Pour beaucoup, adapter le roman Le festin nu de William Burroughs était tout bonnement impossible à faire pour des raisons narratives, thématiques et surtout financières (en coûts et en risques vu le manque d’attrait commercial du sujet).
Cronenberg semblait tout à fait désigner pour rentrer dans cet univers étrange et décalé, méandres de la création artistique, et être à même d’imposer une vision forte et personnelle.
L’histoire se passe en 1953, Bill Lee (Peter Weller) exterminateur de cafards à New york voit sa vie chamboulée quand il découvre que sa femme se drogue et le trompe avec deux de ses meilleurs amis. Celui-ci tombera lui aussi dans la fameuse « poudre jaune » et se réfugiera dans « l’interzone » après avoir tué sa femme de façon accidentelle.
Autrement dit, l’histoire est celle de l’écrivain à l’origine du roman. William Burroughs a réellement tué sa femme en jouant à Guillaume Tell sous l’emprise de drogues, c’est ensuite dans un état de déprime profond (et de défonce à l’héroïne) que celui-ci écrivit le roman.
Ainsi, le récit est en fait celui d’un écrivain refoulé qui ne parvient à exprimer son art qu’à la suite d’un évènement tragique qui le conduit dans « l’interzone », autrement dit dans son monde intérieur, monde peuplé de créatures étranges et copie conforme du Tanger du début du siècle. Les créatures en question avec lesquelles lui seul communique lui demandent sans cesse des rapports sur sa mission. C’est-à-dire qu’en son fort intérieur, son inconscient crée le roman de toute pièce. Ici plus de libre arbitre, William Lee est entraîné vers la création et la folie (ici jamais la frontière n’a été aussi mince). D’ailleurs à la fin, celui-ci ayant rempli sa mission (c'est-à-dire son roman) part vers d’autres contrées ; sa femme est à ses côtés, il sait qu’il devra la tuer une nouvelle fois si il veut écrire un autre roman. Autrement dit, Lee est condamné à revivre éternellement son traumatisme libérateur, la création ne passant que par la souffrance de l’artiste.
Jamais le mécanisme de la création artistique et du génie inconscient ne nous avait été montré de la sorte. Cronenberg nous plonge pendant plus de deux heures dans la psyché et le trip d’un écrivain tourmenté comme personne n’avais jamais osé le faire.
Par ailleurs, le film comporte de nombreuses connotations sexuelles et charnelles : les monstres (ou Mugwump) ont sur le crânes des appendices en forme de pénis, les machines à écrire se transforment en insectes et parlent par un orifice qui ne laisse aucun doute sur la métaphore. De plus Lee en plein voyage dans son inconscient se découvre de nombreuses obsessions homosexuelles. Ici, rien n’est innocent nous sommes bien dans un film de Cronenberg.
Les images sont magnifiques et le rendu particulièrement satisfaisant, notamment au niveau des couleurs ocres très présentes sur le film. Enfin, comme à son habitude, le compositeur Howard Shore accompagne les images d’un jazz très étrange et du meilleur effet.
Le Festin nu est un film complètement insolite et curieux qui permet au spectateur de se captiver pour des subtilités, des détails et des réflexions totalement inédites d’un point de vue cinématographique. Encore une fois et comme dans Videodrome, Cronenberg triche avec la réalité et il peut être facile lors de la première vision de décrocher totalement. Le mieux est encore d’être prévenu et de se laisser envoûter par ce film hors du commun. Seuls de multiples visionnages révèlent véritablement les enjeux et les aboutissants de l’histoire.
Loin de se laisser écraser par la multiplicité des sens possibles, le film qui fait preuve d’une richesse incroyable laisse le personnage de Lee errer dans cet univers imaginaire et organique. Celui-ci rencontre des personnages tous plus originaux les uns que les autres (parmi lesquels Ian Holm, Julian Sands, Roy Scheider).
Autant le dire clairement, Le festin nu est un chef-d’œuvre qui constitue l’un des films les plus maîtrisé de Cronenberg ; mais un chef-d’œuvre qui peut se révéler terriblement hermétique à celui qui ne fera pas le nécessaire effort de réflexion et d’interprétation.