Quatre citadins décident pour le week-end de faire du canoé au fin fond de la Géorgie sur une rivière qui va bientôt disparaître du fait de la construction prochaine d'un barrage. Mais ce qui devait être un retour à la nature sera un retour à la sauvagerie.
John Boorman (L'Exorciste 2 : l'hérétique, Excalibur, La forêt d'émeraude) nous offre ici un film qui n'a rien perdu de sa force, 30 ans après, avec deux scènes mythiques : celle du viol mais aussi celle de ce gamin, au visage si étrange, jouant un air de banjo (il fera une apparition dans le Big Fish de Tim Burton dans un rôle similaire).
Quelques années seulement après la déferlante hippie aux Etats-Unis et le retour prôné à la nature par une jeune génération de citadins privilégiés, John Boorman ébrèche la vision idyllique, "peaceandlovienne", du monde. A l'instar d'un Wes Craven qui sort la même année La dernière maison sur la gauche. Certains y verront une remise en cause profonde du mythe rousseauiste du bon sauvage. Mais ces détraqués congénitaux auxquels les citadins et les spectateurs sont confrontés sont-ils réellement des sauvages ? Dans une séquence, il est fait allusion, par la voix du shérif, interprété par l'auteur du roman qui a servi de base au film, James Dickey, au passé industriel des lieux : cette ville et ses alentours, qu'ils furent ou non recouverts par les eaux, étaient destinés à mourir, exploités puis abandonnés par un système économique faisant peu de cas de l'être humain. Cette violence physique comme corollaire à une violence économique symbolique apparaîtra aussi dans Massacre à la tronconneuse de Hooper. Ce film tenderait à illustrer cette phrase d'Einstein : "Les Etats-Unis sont passés de la sauvagerie à la barbarie, sans passer par la civilisation."
Car la nature en soi apparaît bien paisible dans le film et d'ailleurs les bruits de la nature, eau qui coule, bois qui craque, oiseaux qui sifflent, constituent la seule bande-son du film et ne manquent de renforcer le contraste avec la barbarie des hommes. Dans ce cadre buccolique, aux paysages grandiosques, ce ne sont pas les éléments qui se déchaînent (si l'on exclut le fait que la rivière n'est pas toujours un long fleuve tranquille), mais les hommes. Le malaise qu'éprouvent certains des apprentis aventuriers confrontés aux autochtones témoigne de la fracture d'une Amérique en deux mondes qui paraissent irréconciliables, Spoiler: d'autant que le seul d'entre eux à avoir tenté de nouer un réel contact avec cet Autre meurt. Fin Spoiler Le fait que, par mesure d'économie (le budget étant limité à 2 millions de dollars), ce soient les habitants des environs qui aient été engagés pour incarner les habitants qui menacent le petit groupe d'hommes renforce le côté réaliste du film.
Les acteurs professionnels, quant à eux, jouent leur rôle avec sobriété et parviennent à nous faire ressentir la tension inhérente à ce genre de situation. Les dialogues sont parfois longs (cf. lorsqu'ils discutent pour savoir s'ils doivent ou non prévenir la police après le premier mort), mais ils sonnent rarement faux. L'intro aussi est assez longue mais l'on ne tarde pas à la regretter dès que tout s'accélère. Le rythme du film tend d'ailleurs à suivre celui de la rivière. Et, à la fin, tout reprend son cours normal, tandis que les survivants tentent de renouer avec leur vie d'avant, tout en mentant sur les évènements qu'ils ont vécus (la scène où Jon Voight éclate en sanglots lors du repas est particulièrement émouvante). Cette dernière partie du film, dont le rythme lent est recherché, pèche malgré tout parfois par excès et l'on regrettera certaines longueurs qui alourdissent l'ensemble.
Pour ceux qui ne connaîtraient pas du tout ce film, ne vous attendez pas à du gore et du sang coulant à flot. L'horreur ici est bien réelle.