John Shaft (Richard Roundtree), un détective noir américain, est engagé par
un gangster pour retrouver sa fille, kidnappée par des hommes de main de la
mafia, qui souhaite faire main basse sur Harlem.
Les années 70 voient au cinéma l'avénement de la blacxploitation, métrages
à petit budget mettant en vedette des acteurs et des actrices blacks, en majorité
pour un public noir américain. C'est Quentin Tarantino qui fera de nouveau émerger
ce sous-genre cinématographique avec Jackie Brown, et son égérie Pam
Grier, en 1997. Mais, dans les seventies, la blacxploitation connaîtra
aussi son heure de gloire avec la série des Shaft, initiée en 1971, qui
connaîtra trois films et une série, avant d'avoir droit à un remake en 2000,
avec Samuel Jackson, autre acteur fétiche de Tarantino.

Les années 70 marquent un tournant dans l'histoire noire américaine. Tout
le monde se souvient, à l'heure de polémiques acerbes sur les futurs JO de Pékin,
du point levé par le sprinteur Tommie Smith, à Mexico, en 1968, lors de la remise
des médailles, pour le respect des droits de sa communauté aux Etats-Unis. En
1971, la tension est encore palpable sur les relations entre les communautés
noires et blanches au pays de l'Oncle Sam et se retrouve dans le premier volet
des aventures de Shaft, héros atypique comme on en connaîtra beaucoup
durant cette décennie le cinéma américain (de Dirty Harry au Justicier
en passant par d'autres polars âpres et radicaux).
Ce qui caractérise Shaft, c'est sa nonchalance travaillée face à ceux
qui le dénigrent (cf la police locale, hormis Vic Androzzi) et ceux qui le haïssent
(les Blacks Panthers). Planté au milieu de querelles éternelles entre deux clans,
il fera de son mieux pour jouer les médiateurs, avec un sang-froid que retranscrit
à merveille Richard Roundtree, acteur excellent, quelque peu oublié par rapport
à un Sidney Poitier, mais pourtant très à l'aise dans son rôle fétiche de privé
cool mais efficace.
D'emblée, la BO soul d'Isaac Hayes, oscarisée, nous met dans l'ambiance.
Les rues de Harlem ont, certes, déjà été plus glauques, mais l'ambition de ce
film est surtout de démontrer qu'il y a de l'espoir après des années de sinistre
mémoire.
La mise en scène de Gordon Parks (qui réalisera aussi la suite, un an plus
tard) est efficace et assidue, laissant la part belle au jeu des comédiens et
à quelques répliques sarcastiques appréciables, la photographie, lumineuse et
de qualité, apportant un plaisir indéniable à l'oeil exercé de tout amateur
de série B qui se respecte.

L'intrigue principale (l'enlèvement de la fille d'un gangster par la mafia),
ne s'insinue pas immédiatement, et ne sert en fait que de prétexte à une nouvelle
plongée du héros dans un passé qu'il n'a jamais complètement quitté, et à des
retrouvailles difficiles avec Ben, un ami d'enfance dirigeant un mouvement antiraciste
radical, que Shaft désavoue quelque peu, self-made man habitué à la solitude
du privé, version Marlowe.
Les galeries de personnages constituent un autre point fort dans ce métrage,
d'une apparition remarquée d'Antonio Fargas (le fameux Huggy les bons tuyaux
de la série Starsky et Hutch) à Charles Cioffi (le débonnaire flic),
en passant par Christopher Saint John (un Ben un peu paumé mais courageux),
sans oublier les mafieux et le méchant de service.
Entre deux scènes d'action vigoureuses (la scène finale est très soignée),
Shaft manie avec brio humour, punch, ruse et charme, personnage à part dans
une période où les films policiers mettaient surtout en valeur des êtres violents
et sombres. Marginal et solitaire, Shaft est aussi assez secret, derrière son
ironie, masquant tant bien que mal la rage contenue depuis une enfance difficile.
Contrairement à d'autres films du genre, Shaft aura droit à une belle reconnaissance,
qui permettra ensuite aux Eddie Murphy (années 80) et autres Will Smith (depuis
le milieu des années 90), de truster le haut de pavé hollywoodien, continuant,
à leur manière, un combat initié depuis plusieurs décennies, pour obtenir une
autre forme de reconnaissance, moins artistique, mais bien plus importante.
Polar de série B nerveux et cool, ce premier Shaft mérite incontestablement
le détour, n'ayant pas pris la moindre ride à l'heure où les polars peinent
quelque peu à trouver un second souffle (et surtout des héros forts et singuliers).