| Et oui, bien avant Star Wars, George Lucas avait déjà œuvré pour la science-fiction avec le moins en moins méconnu Thx-1138. Un film cependant fort différent de la fameuse saga que le cinéaste réalisera plus tard puisqu’ il est ici d’avantage question d’expérimentations cinématographiques, de recherches formelles, de questionnements sur la société de l’époque et sur l’avenir de l’humanité. Après avoir étudié les arts pendant 2 années, le jeune George Lucas parvient à intégrer la prestigieuse école de cinéma de l’USC (University of South California) où il apprendra les bases de son futur métier et où il fera quelques rencontres déterminantes. Très vite il va se révéler comme étant l’un étudiants les plus prometteurs et se faire remarquer grâce à un étrange court-métrage de SF intitulé THX-1138 : 4-EB, brouillon du film qui nous intéresse ici.

Cette reconnaissance va valoir à Lucas de pouvoir faire ses classes d’assistant sur La vallée du bonheur (Finian's rainbow-1968) puis de réalisateur de making-of sur Les gens de la pluie (the rain people-1969), tous deux réalisés par un ancien étudiant de l’UCLA : Francis Ford Coppola. L’entente entre les deux hommes est telle qu’ils décident de monter ensemble leur propre studio de production (American Zoetrope) basé à San Francisco et censé en cette fin des années 60, très hippie, apporter un souffle nouveau et de liberté sur le cinéma Américain. Coppola obtiendra ainsi de la Warner un modeste budget (la somme symbolique de 777.777 $) pour permettre à Lucas de lancer son premier projet : l’adaptation de son court-métrage d’anticipation Thx-1138. Premier film lancé par American Zoetrope, Thx-1138 sera tourné avec la plus grande liberté par Lucas. Cependant, lorsque le film sera présenté aux cadres de la Warner, le résultat sera catastrophique et le film annoncé par Coppola comme représentatif des futures oeuvres à sortir de son studio se verra contraint de rembourser près de 500 000 $ à la Warner. Furieux, les cadres dirigeants annuleront bien évidemment tout achat de projet parmi lesquels se trouvaient pourtant Conversation secrète (the conversation – 1974) qui sera réalisé par Coppola et sera Palmé à Cannes, ou bien encore Apocalypse now (1979) qui devait à l’origine être dirigé par Lucas.

Endetté le studio se trouve au bord de la faillite et voit s’éparpiller les talents réunis à San Francisco. De nombreux changements à la tête de la Warner permettront cependant à Thx-1138 de sortir en salle.
Au XXVe siècle, dans une société aseptisée et ayant éliminé toute notion d’individualisme et de liberté fondamentales, un ouvrier nommé THX-1138 (Robert Duvall) travaille à la chaîne à la fabrication de robots, et partage un minuscule appartement avec LUH-3417. La non prise des médicaments que tout individu se doit d’absorber va provoquer en THX d’étranges troubles et envies. Bientôt, THX et LUH finissent par faire l’amour, crime gravement puni dans une société où habituellement la procréation n’est qu’artificielle. Arrêté puis séparé de LUH, THX se retrouve dans une étrange prison sans murs : un espace vide, blanc dans lequel vivent plusieurs exclus et individus en marge de la société...
S’ouvrant sur des images du serial de SF Buck rogers (1939), le film se démarque très rapidement de ce style de science-fiction spectaculaire pour décrire une société totalitaire dont tous les rouages sont hiérarchisés, numérotés (jusqu’aux noms des personages) et ayant pour but ultime la production et la consommation (la scène où THX achète un cube en plastique sans aucune utilité qu’il s’empresse de détruire une fois chez lui).
Tout est strictement codifié, de l’habillement à l’interdiction de cheveux, toute créativité et originalité est impossible. Les hommes n’étant plus que des outils membres d’une collectivité ne peuvent ainsi faire preuve de personnalité. Aussi pour enrayer les instincts de bases, la société gère les sentiments et les envies sexuelles des individus grâce à des médicaments ou des programmes de réalité virtuelle (concept étonnement précurseur pour un film datant de 1971). Difficile dans une Amérique de l'époque, en proie à de nombreux mouvements contestataires, de ne pas voir dans la vision de George Lucas une vision de son propre pays poussée à son paroxysme.

Aussi, parmi les influences notables figurent le Metropolis de Fritz Lang, mais aussi l’Alphaville de Jean-Luc Godard, cinéaste qui fait figure de modèle pour toute la génération de cinéaste de ce début des années 70, pour son originalité et la liberté de ton amenée par « la nouvelle vague » Française. Un cinéaste fréquemment cité en compagnie de Truffaut par toute cette frange du cinéma Américain composée de De Palma, Scorsese, Coppola, Spielberg (qui ira jusqu’à donner un rôle à Truffaut dans Rencontres du 3e type) et bien sur Lucas.
Après une première partie s’évertuant à décrire cette société du futur, le film bascule complètement dans le domaine de l’expérimentation lorsque le personnage principal se retrouve dans cette prison semblable au néant. Jamais un film n’aura alors été aussi minimaliste que THX-1138 puisqu’en plus de l’absence de tout décors, de tout costume (ceux-ci sont blanc) et de cheveux (ce qui rend l’identification immédiate difficile), le film montre un certain nombre de détenus se morfondre dans le néant ou bien au contraire disserter sur le sens de leur existence. Une partie centrale totalement folle, mais paradoxalement particulièrement visuelle, qui est cependant un peu en rupture avec le reste du métrage. Cependant, l’expérience est bien là et ne manque pas de laisser insensible avec l’esprit innovateur et le ton totalement libre du cinéaste.
Enfin, le film s’achève par la longue fuite de THX poursuivi par ces policiers, probablement des machines, qui répètent inlassablement en tabassant où en arrêtant les gens des phrases rassurantes (« nous sommes là pour vous aider »). Une course poursuite à pied, puis en voiture dans d’interminables tunnels, qui verra THX devoir choisir entre se rendre ou sortir vers l’inconnu et un monde dont on dit l’atmosphère invivable et dangereuse. Un extérieur mystérieux qui représente peut-être le monde extérieur à cette société totalitaire, un monde libre et donc dangereux pour la bonne marche de l’asservissement des individus. Jamais Lucas n’expliquera ce qui se trouve à l’extérieur, mais comme souvent dans son oeuvre, le personnage principal devra faire le choix de quitter ce qui l’entoure pour aller vivre l’aventure ailleurs (thème central de American Graffiti pour les personnages campés par Ron Howard et Richard Dreyfuss, et destinée du jeune fermier Luke Skywalker appelé à d’autres fonctions dans La guerre des étoiles).

Utilisant habillement le manque de moyen pour imposer sa vision, le réalisateur parvient à livrer un film de SF hautement contestataire contre la société mais aussi contre ses dérives possibles. Ainsi, en plus de critiquer un totalitarisme du travail et de la consommation, Lucas ne manque pas de souligner que l’asservissement passe aussi par la religion, témoin ce visage du Christ sur un écran télé qui réagit aux confessions des croyants (probablement toute la société) par des phrases mécaniques et pré-enregistrées.
Pour distribuer son film Lucas se verra contraint de retirer près de cinq minutes à son film, mais le film sera un échec total. Mal distribué mais également difficile d’accès pour le grand public, THX-1138 ne sera redécouvert que des années plus tard suite au succès d’American Graffiti, mais surtout de la trilogie Star Wars. Devenant progressivement un film culte pour les rares curieux ayant pu voir cet OVNI cinématographique, le film jouit aujourd’hui d’une réputation justifiée d'oeuvre visionnaire et originale.

PS : Notons que pour la sortie DVD, et à l’image des différentes retouches effectuées par Lucas sur sa trilogie Star Wars, THX-1138 fût présenté sous forme d’édition spéciale, version désormais officielle du film. Une version rajoutant un certain nombre de plans numériques de décors et modifiants les créatures qui attaquent THX à la fin du film. Une mise à jour qui ne nuit en rien au film, mais qui a le désagrément de faire disparaître la version d’origine, puisque celle-ci ne sera vraisemblablement jamais redistribuée...
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