| Difficile de continuer après avoir dirigé une épopée aussi monumentale que « Le seigneur des anneaux ». Trop de détracteurs vous attendent souvent au détour. Après « Star Wars », George Lucas s’était purement et simplement retiré de la mise en scène, et il était devenu producteur et scénariste. Plus rassurant, sans doute.
Peter Jackson, lui, a préféré continuer de faire ce qui le passionne : du cinéma. Maintenant qu’il est au top des réalisateurs, Jackson a le champ libre pour lancer le projet de ses rêves : une troisième adaptation de « King Kong ». Jackson confia souvent que la version 1933 est son film préféré, l’étincelle qui a éveillé en lui le désir de faire du cinéma. Avec 150 millions de dollars en poche, ainsi que la même équipe technique que « Le seigneur des anneaux », « King Kong » va décoiffer ! Et maintenant, nous pouvons assister « au plus grand spectacle de tout les temps pour le prix d’une place de cinéma » (dixit Carl Denham).

Même si l’histoire respecte l’œuvre originale bien plus que la version 1976 (époque « post-1929 » reconstituée à la perfection, dinos sur l’île, part importante accordée au cinéma), Jackson, à l’instar d’un Coppola adaptant Dracula, a inséré nombre d’éléments de son cru, tout d’abord au niveau des personnages : ainsi, Carl Denham est bien moins sympathique que dans le « King Kong » de 1933 ; prêt à sacrifier toutes les vies pour son projet, filmant les marins au prises avec des monstres, s’entêtant à continuer malgré les cadavres qui s’accumulent… bref, il y a des gens plus recommandables. Le personnage de Jack Driscoll, lui, change du tout au tout. Loin du marin baroudeur de l’œuvre originale, le héros du film est un rat de bibliothèque maigrichon, qui s’avère être le scénariste de Denham. On a également droit à l’ajout d’un personnage, Bruce Baxter, acteur de films d’aventures narcissique qui sera bien entendu le premier à s’éclipser. Peu original, mais ça ajoute une certaine épaisseur au film, Jackson ayant en outre choisit de moins insister sur la métaphore de « La belle et la bête », à laquelle on fait référence directe dans le film de 1933.
L’action n’est pas en reste. Même si elle met du temps à démarrer, Jackson prenant plaisir à nous faire languir avant l’arrivée sur la fameuse Île du Crâne, mieux vaut se cramponner d’avance à notre fauteuil : insectes répugnants, dinosaures de toutes sortes, chauves-souris plus grandes que nature… comme toujours chez Jackson, les effets spéciaux sont remarquables. Néanmoins, le tout n’échappe pas à une certaine surenchère qui nuit profondément au film. Dans la mythique scène de la lutte contre le tyrannosaure, Jackson choisit d’en faire intervenir trois. Et ils ne sont pas faciles à tuer ! Ainsi, nombre de scènes s’étirent inutilement durant les… trois heures de projection. Aïe.

Mais le vrai défaut du film, outre sa construction narrative beaucoup trop ample, c’est bel et bien la désagréable impression que « King Kong » ne vieillira pas comme le vin. Ce qui est aujourd’hui un impressionnant spectacle sera monstrueusement daté dans 10 ans, on en a bien peur. Je doute que la version Jackson conserve le charme naïf de la version Cooper-Schoedsack. Heureusement, Jackson n’utilise pas les effets spéciaux qu’à des fins divertissantes, il les utilise aussi pour faire naître l’émotion. Sur papier, l’amour entre une femme et un gorille de 25 pieds paraît tout simplement ridicule. Mais à l’écran, la magie opère grâce à la merveilleuse complicité semblant lier Naomi Watt à cette immense créature de synthèse. Lorsqu’elle le divertit en jonglant avec des pierres, ou bien lorsqu’ils s’amusent sur la glace… autant de scène qui, loin d’être là juste pour offrir une pause avant de relancer l’action, forment des points culminants du film, à mon avis.
SPOILER Malgré son amour immodéré pour Kong, Jackson suit la voie tracée par les adaptations précédentes en le faisant mourir d’une chute du haut de l’Empire State Building, abattu par des avions. Une séquence incroyable, mais que Jackson a été incapable de monter lui-même, trop triste de voir sa créature mourir. FIN SPOILER

Finalement, on dira ce qu’on voudra au niveau du contenu, mais il faut admettre que « King Kong » version Jackson possède un bien meilleur casting que les adaptations précédentes. Au départ, la distribution peut paraître fort hétéroclite : Naomi Watt (« 21 grammes »), Jack Black (« L’école du rock »), Adrien Body (« Le pianiste)… Or, rien n’est plus faux. Naomi Watt est touchante du début à la fin, Black fait un merveilleux Carl Denham, mégalomane au regard fou (il semblerait que le personnage soit inspiré d’Orson Welles), et Body livre une performance remarquable en Driscoll. A noter qu’Andy Serkis, le Gollum du « Seigneur des anneaux », fit les expressions du visage de Kong, en plus de jouer Lumpy, le cuisiner du navire qui amène Denham et son équipe sur l’Île du Crâne.
Au final, « King Kong » coûta 207 millions contre les 150 prévus, ce qui en fait le 6ième film le plus cher de tout les temps. Mais Peter Jackson a su garder cet amour communicatif du cinéma, et son film demeure un divertissement de très haut vol malgré ses défauts.
Bonne chance aux Oscars, Pete !

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