Il existe deux Iron Man au cinéma, celui made in Hollywood, sans surprises, bien que carton commercial de l'année, et celui de Tsukamoto, le cinéaste le plus dément de sa génération (un titre très flatteur dans un pays à l'univers cinématographique aussi hallucinant que le Japon).
A l'heure où le spectateur lambda se gaussera d'aller voir le dernier
blockbuster hollywoodien, votre humble serviteur préfère se plonger
dans les labyrinthes putrides du cerveau déjanté d'un autre Iron Man :
Tetsuo !
Un homme s'auto-mutile la cuisse avant d'y insérer un
morceau d'acier. Le début de Tetsuo présente immédiatement l'objectif
ultime de ce film de Shinya Tsukamoto : déstabiliser le spectateur. Et
ce but est atteint sans peine, car ce film culte ne laisse personne
indifférent, qu'il soit encensé ou enfoncé par les critiques. Son
cinéaste réussit en tout cas à mettre d'entrée le spectateur en
situation d'alerte. Un an avant Tetsuo, en 1987, Tsukamoto faisait ses
premières armes avec Les Aventures de Denchu Kozo, moyen métrage de 45
minutes dans lequel un homme, équipé d'un poteau électrique dans le
dos, affrontait des vampires dans une sorte de long épisode d'un Bioman
sous acide absolument fascinant, fracassant par son originalité et sa
frénésie hystérique. Son premier long métrage, Tetsuo, reprend
certaines thématiques de Denchu Kozo, le cinéaste ayant toutes les
peines du monde à boucler le tournage de ce film expérimental sidérant,
qu'il est difficile de résumer.
Le personnage de la première scène
se fait renverser par un chauffard. Après avoir caché le corps de
l'accidenté dans les bois, il fait l'amour à sa femme avant de rentrer
chez lui. Voici donc le héros du film, homme d'affaires comme il y
en a tant au Japon, adepte du costard, de journées de travail
harrassantes,en bref adepte du métro-boulot-dodo de rigueur dans le
monde des affaires. Cet homme invisible et sans intérêt véritable va
pourtant se transformer petit à petit, infecté par un virus cyberpunk
que seul Tsukamoto pouvait imaginer ! La scène du miroir, avec
l'apparition d'une puce électronique sur la joue du héros, sorte de
pustule post-moderne de l'être moderne, où le gigaoctet fait office de
pue, a tout du cauchemar de l'Homme moderne. Car, dépendant de nos
technologies high-tech, l'Homme s'éloigne de la nature et finira par se
faire happer par ses créations vertigineuses.
Les scènes cultes se
succèdent alors à grande vitesse, Tsukamoto privilégiant un rythme
saccadé et vif, les dialogues, minimalistes, étant remplacés par une
bande son épileptique bourdonnant dans nos cerveaux tel un marteau
piqueur sur du macadam. Les plans de la caméra 16 mm du cinéaste font
office de coup de poing permanent, et les métros et autres rues
glauques de Tokyo sont le théâtre des sorties de plus en plus macabres
du héros, de plus en plus investi par le métal. Cette obsession pour
la mutation des chairs n'est pas sans rappeler les oeuvres de jeunesse
de Cronenberg et la vision de la décrépitude de l'être humain sous
acide lorgne incontestablement vers Lynch, sauf que cet Eraserhead
futuriste est plus azimuté encore, Tsukamoto étant plus fou que ses
illustres collègues nord-américains.
La dérive du personnage
principal, dont la vie s'est perdue à cause des technologies dont il
est dépendant, atteindra son summum avec une pénétration dantesque de
son épouse. La mort de celle-ci, littéralement submergée par un sexe
d'acier destructeur de toute vie future, symptomatique de la peur de la
stérilité post-Hiroshima chère au Japon (cf. la saga des Godzilla), est
peut être la scène la plus déviante de toute l'Histoire du Septième Art. Cet
Iron Man représentatif de la perdition de l'âme humaine dans le trip
high-tech, davantage machine qu'être humain à présent, finira par
combattre sa victime, finalement elle aussi transformée en créature
humanoïde. C'est peut être là que Tsukamoto force un peu le trait,
cet épilogue filmé image par image, heurté et psychotique, nous donnant
l'impression de vivre un mauvais trip. Le combat ressemble quelque peu
à ces séries qui ont marqué l'enfance de ceux nés dans les années 80
(X-Or, Bioman), et le Game Over remplaçant l'habituel The End
prononçant davantage l'aspect jeu vidéo désiré par Tsukamoto.
Exercice
sidérant et percutant, Tetsuo marqua bon nombre de cinéastes déjantés
en Asie, pont branlant reliant, de manière désordonnée, aléatoire mais
salvatrice, le cinéma de Honda (Godzilla) à celui de Miike (Audition),
crachant sans vergogne sur un cinéma trop sage et basique, que
Tsukamoto pénétrera pourtant durant la suite de sa carrière, en y
ajoutant toujours son grain de folie et de génie (Gemini, Hiruko).
A
signaler que Tetsuo a fait l'objet d'une suite-remake, orchestré par
Tsukamoto lui même, en 1992, plus esthétique mais sans réelle saveur
pour l'amoureux du délire visionnaire et fétiche cyberpunk qu'était le
premier opus.
Il existe deux Iron Man au cinéma, celui made in Hollywood, sans surprises, bien que carton commercial de l'année, et celui de Tsukamoto, le cinéaste le plus dément de sa génération (un titre très flatteur dans un pays à l'univers cinématographique aussi hallucinant que le Japon).
Note du rédacteur: 8/10
Note moyenne de la rédaction : /10