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Horreur.net

 

 

Jess Franco - Energies du fantasme

Par Olivier

 

 

Stéphane du Mesnildot, auteur de Jess Franco : Energies du fantasme aux éditions Rouge profond, a bien voulu se prêter au jeu des questions-réponses pour nous parler de Jess Franco et de son œuvre cinématographique.

ATTENTION : certaines images peuvent choquer.

Carmilla, réalisé par Stéphane du Mesnildot en 2000

Horreur.net : Comment avez-vous été amené à étudier l’œuvre de Jess Franco ?

Stéphane du Mesnildot : J’avais vu L’Horrible Dr. Orlof à 13 ans pendant une nuit du cinéma fantastique. Même si, à l’époque, j’étais davantage passionné par des films comme Evil Dead, une certaine ambiance érotique, le visage couturé de Morpho, l’âme damnée du docteur, étaient restées gravées dans ma mémoire.

L’horrible Docteur Orlof

J’achetais aussi des vieux numéros de Vampirella chez un bouquiniste et le nom de Franco revenait très souvent dans les pages cinéma. Bien sûr, en province dans les années 80, il était impossible de voir les films. J’ai vraiment découvert Franco lorsque je me suis installé à Paris à la fin des années 90. Franco est un cinéaste-culte à la Cinémathèque française et Jean-François Rauger ne manque jamais une occasion d’en programmer. Cela dit, le coup de foudre n’a pas été immédiat. Etant resté sur l’impression du cinéaste assez classique d’Orlof, j’étais plutôt décontenancé par des films comme Dracula prisonnier de Frankenstein. C’était un peu comme se retrouver en territoire inconnu sans carte ni boussole. Le déclic s’est fait après une deuxième vision de Vampyros Lesbos sans que je puisse expliquer vraiment pourquoi. Devant un film de Franco, on peut bien sûr se laisser aller à « planer », puisque c’est un cinéma très psychédélique, mais aussi essayer de trouver, des schémas, des structures. On se rend alors compte qu’il ne s’agit pas d’un tâcheron stakhanoviste mais d’un visionnaire, quelqu’un qui invente des formes cinématographiques inédites. Décidant de lui consacrer un ouvrage, il m’a fallu courir les vidéo-clubs tenus par des collectionneurs, comme celui de Norbert Moutier, et me faire prêter des cassettes, car certains chef d’œuvres des années 70 comme La Maison du vice, Plaisir à trois ou Lorna l’exorciste ne sont pas encore édités en DVD.

Un des chefs-d’œuvre de la filmographie de Franco reste L’horrible Docteur Orlof. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce film et les raisons de son succès ?

L’horrible Docteur Orlof

La légende veut que Franco ait convaincu Lesoeur, le patron d’Eurociné, de produire un film d’horreur après qu’ils aient vu Les Fiancées de Dracula de Terence Fisher. Visuellement, le film n’a pas grand chose à voir avec les films de la Hammer, de Bava ou de Corman. Franco rend hommage au cinéma qu’il vénère : l’Expressionnisme, Universal, les films de Robert Siodmak comme The Phantom Lady ou The Spiral Staircase. Mais il y rajoute déjà beaucoup de sadisme : les filles sont par exemple opérées les seins nues. Orlof doit aussi beaucoup à Howard Vernon, à son jeu tout en retenu et à son regard glacial.

L’horrible Docteur Orlof

Il semble évoluer dans un rêve, comme un somnambulique. En fait, il est prisonnier de l’amour incestueux qu’il porte à sa fille et qui s’exprime par les opérations chirurgicales qu’il pratique sur les chanteuses de cabaret. Il recherche sa fille à travers les corps de semi-prostituées. C’est cette dimension poétique, surréaliste, qui fait le succès du film, en particuliers chez les « midi-minuistes ». Ces cinéphiles (que les histoires officielles occultent d’ailleurs scandaleusement) étaient regroupés autour de la salle de cinéma spécialisée Le Midi-minuit et de la revue du même nom. Héritiers du surréalisme, proches d’Ado Kyrou, ils ont été les premiers à défendre les films d’épouvante. Les films qu’ils défendaient étaient jugés risibles par une critique plutôt à droite et de tradition catholique comme celle des Cahiers. Jean-Pierre Bouyxou, un des membres les plus actifs de ce mouvement, a soutenu énormément Franco et a même joué le rôle d’Orlof dans La Comtesse noire. Il faut aussi citer Alain Petit qui interprète dans Midnight Party l’hilarant morceau « La vie est une merde ».

La figure du vampire – que ce soit sous sa forme légendaire ou dans la relation dominant-dominé (dans ses films WIP ou dans ses nombreux films mettant en scène des relations saphiques) – est récurrente dans l’œuvre de Jess Franco. Mais pour ce dernier, le vampire, c'est autre chose que l’incarnation des pulsions eros et thanatos. C'est d’abord l’Autre, tout en étant un autre soi, mais également un moyen de briser les tabous. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Le vampire, il est vrai, est la figure centrale du cinéma de Franco, plus exactement la femme vampire homosexuelle. Les scènes de morsure deviennent alors des scènes érotiques entre femmes. Mais, le vampirisme n’est pas seulement un prétexte à des scènes « chaudes ».

Vampyros Lesbos

Dans une scène de La fille de Dracula, pendant l’étreinte de la vampire et de sa victime, on ne peut plus distinguer l’identité des deux corps. Grâce aux flous, aux très gros plans, le corps entre dans une dimension abstraite.

Janine Reynaud dans Necronomicon

Il s’agit davantage de vampirisme psychique, comme dans Persona de Bergman. La nature du vampire est d’abord mentale, c’est l’incarnation des désirs, des fantasmes. Dans Vampyros Lesbos, il est clair que c’est elle-même, et ses pulsions homosexuelles, que la victime du vampire projette sur la scène du cabaret.

Sadomania

Dans Sadomania, toutes les prisonnières sont blondes, inversion totale de la directrice, Ajita Wilson qui est noire. On rejoint alors la masturbation, l’autre forme de sexualité, dominante chez Franco. Franco arrive à des scènes vertigineuses dans Doriana Gray puisque le personnage s’unit à sa sœur jumelle dont elle absorbe l’énergie. Mais le thème de l’échange des identités est présent dès le début de l’oeuvre. Dans Orlof, une même actrice interprète la fille défigurée du docteur et la fiancée du commissaire de police.

Jess Franco a tourné de nombreux films d’horreur, mais aussi érotiques, voire pornographiques. Qu’est-ce qui est le plus subversif pour lui : le sang ou le sexe ? ou bien est-ce tout simplement le corps, et notamment le corps féminin, la femme ayant un rôle central dans l’ensemble de son œuvre avec, dans un premier temps, Soledad Miranda puis l’incontournable Lina Romay ?

La Comtesse noire

Avec Soledad Miranda, Franco se rattachait encore aux artifices psychédéliques des années 60. Soledad Miranda est digne, par sa sublime beauté, son charisme, mais aussi son destin tragique puisqu’elle est morte à 27 ans, d’être rattachée aux icônes sixties comme Eddie Sedgwick, Nico ou Marianne Faithfull. Pour la première fois, la caméra de Franco est aimantée par un corps féminin.

La Comtesse noire

Mais Soledad Miranda, plutôt évanescente, n’est pas une actrice très physique, ni sexuelle. Elle représente finalement le contraire de Lina Romay. Le film de la transition entre les deux est La Comtesse noire où Lina Romay interprète clairement Soledad Miranda. Franco vivait le deuil de son actrice et communiquait en rêve avec elle : elle lui apparaissait, par exemple, pour lui dire où tourner. Au début, il a essayé de transformer Lina Romay en une seconde Soledad Miranda. On se croirait presque dans Vertigo : pendant le générique de La Comtesse noire, c’est Soledad Miranda qui, sortant des brumes, semble revenir du territoire des morts. Heureusement, Lina Romay a pu imposer son style propre.

Lina Romay, l’égérie du maître dans Doriana Gray

Avec elle, le cinéma de Franco devient plus sauvage, plus angoissant et aborde la pornographie. Lina Romay apporte à son cinéma des moments inoubliables comme les très longues scènes de masturbation de La Comtesse noire ou de Qui a violé Linda, le rictus dément à la fin des Lorna l’exorciste.

Doriana Gray

Franco tourne aussi avec elle des comédies sexy, car Lina Romay est au naturel quelqu’un de très amusant et joyeux, qui fait penser aux actrices d’Almodovar. Célestine bonne à tout faire ou Midnight Party ou le mythique Deux espionnes dans un petit slip à fleur, sont une autre facette de la collaboration entre Franco et Romay. Le plus émouvant est qu’il continue encore à la filmer, presque de la même façon. C’est un cas unique, comme un peintre qui peindrait constamment, pendant plus de 30 ans, le même modèle. Ce que Lina Romay a apporté dans son cinéma est l’explosion des tabous, de la séparation entre le soft et le hard. Les frontières sont brouillées entre l’intérieur et l’extérieur du corps. Ainsi, les zooms obsessionnels sur la vulve de Lina Romay deviennent une des signatures du cinéaste. A la limite, on sent que Franco aimerait pénétrer dans ce sexe avec sa caméra, faire un film qui s’y déroulerait tout entier. S’il y a du sang c’est surtout pour montrer à l’image cet intérieur du corps. Le vampire le plus puissant des films des films de Jess Franco, c’est le cinéaste lui-même, avec sa caméra.

Pensez-vous que les films à connotations érotiques de Franco ont gagné en qualité cinématographique avec le passage au X, avec par exemple des films comme La comtesse noire rebaptisée Les avaleuses après des inserts pornographiques ? Etait-il maître de ces inserts ou faut-il y voir la patte des producteurs ?

Doriana Gray

Pendant la brève période de libération du porno, certains films de Franco, à l’origine softs, ont été caviardés de plans hards. Je pense que Franco s’acquittait lui-même de ces plans, même quand ceux-ci étaient visiblement rajoutés après-coup (c’est le cas de La Comtesse noire où ils ne raccordent pas du tout), mais je ne pense pas qu’il en était très satisfait. Il vaut mieux voir Doriana Gray, un chef-d’œuvre qui est la vraie version hard de La Comtesse noire. Lina Romay est une des rares actrices qui parvient à « jouer » pendant des scènes hards Elle fait passer des émotions qui, généralement, ne sont pas de l’ordre du plaisir mais du morbide. C’est ce qui dégage Franco du porno commercial : ces scènes de sexe sont soit insatisfaisantes en tant que telles avec les gros plans qui rendent le corps abstrait, soit angoissantes. Le sexe devient une descente aux enfers. On est plus proche de Bataille que de Just Jaeckin. Il manque des témoignages sur la réception de ces films. Que pensait un spectateur habituel de porno, non cinéphile, de films aussi nihilistes ? Quoiqu’il en soit, le porno a été une bonne chose pour Franco. Il a pu accéder, sans censure, à une représentation intégrale du corps et de la sexualité.

Qu’avez-vous envie de répondre à ceux qui qualifient Jess Franco d’opportuniste, tournant L'Horrible Docteur Orloff après Les Yeux sans Visage, Il Trono di Fuoco après Le Grand Inquisiteur, Les Démons après Les Diables, de Ken Russell, Nécronomicon (Succubus) après Incubus, Lorna l'Exorciste (Les Possédées du Diable) et Exorcisme et Messes Noires après L'Exorciste de Friedkin ? Sa frénésie à tourner en fait-elle un cinéaste de la facilité ou, pour reprendre, l’appréciation d’un JM Sabatier (Les classiques du Cinéma Fantastique, 1973), l’ « artisan d’un cinéma décoratif, gratuit jusqu’à l’absurde » ?

Franco a toujours déclaré ne pas avoir tourné Orlof pas rapport aux Yeux sans visage. Au générique, le film est censé être tiré d’un roman de David Khüne. C’est assez savoureux puisque Khüne est un des pseudos habituels de Franco et qu’il y a fort à parier que le roman n’existe pas. Il est vrai que Franco a suivi les aléas du Cinéma Bis. D’ailleurs, cette catégorie ne s’appelle pas ainsi pour rien : on a souvent l’impression qu’il est la copie du cinéma plus « officiel », auquel on rajoute, faute de moyen, le plus de violence et de sexe possible. Dans le cas de Franco ses films ont souvent été tournés ou retitrés pour profiter de la notoriété de films à succès. Mais le sujet pour Franco est accessoire, ce n’est qu’un thème sur lequel il greffe ses obsessions et ses arabesques visuelles. Il se définit lui-même comme un jazzman. Souvent les grands morceaux et les grandes improvisations de jazz ont pour origine des mélodies populaires faciles. Donc, Sabatier a raison de qualifier son cinéma de « décoratif » et « gratuit », même si je ne vois pas cela comme un défaut. Le cinéma de Franco, s’il reprend des thèmes du cinéma classiques ou de succès du moment, se construit avant tout à partir de lui-même, de ces propres figures et thèmes. Chez Franco, les filles s’appellent en général Linda ou Wanda, on croise beaucoup de Orlof, de Radek, de Tanner… A cause de la prolixité légendaire de Franco, on a parfois l’impression que son œuvre, à partir des années 70, constitue un film unique, tourné, dans les mêmes décors, avec les mêmes acteurs. Comme un long serial (pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Bouyxou) qui serait improvisé et déclinerait sans fin, en guise de scénario, des archétypes comme la femme vampire, l’inceste, la perte de l’identité.

Il est difficile d’imaginer comment Franco aurait pu trouver une liberté pareille en dehors du Cinéma Bis, d’un cinéma somme toute marginal. C’est quelqu’un qui, par exemple, déteste avoir plus de 5 personnes dans son équipe. Il cadre ainsi le plus souvent lui-même. Lorsque René Château, pour Les Prédateurs de la nuit, lui donne un budget décent, embauche des acteurs célèbres comme Helmut Berger et Tely Savalas, le résultat est finalement assez impersonnel. Pour Franco, il doit y avoir le moins d’intermédiaires possibles entre lui et son image, ce qui le rapproche du cinéma expérimental. La scène de Kiss Me Killer, où Lina Romay danse devant une statue, a été tournée dans un studio désert, sans musique, en improvisation totale, avec juste Franco et l’actrice. Je pense que pour apprécier l’œuvre de Franco, il ne faut pas y plaquer les schémas du cinéma fantastique ou érotique traditionnels. C’est un cinéma unique en son genre, qui possède sa propre logique et subvertie les codes. Profondément, Jess Franco est un cinéaste anarchiste, un des vrais poètes du cinéma, à l’égal d’un Cocteau ou d’un Kenneth Anger.

Un grand merci à Stéphane du Mesnildot pour sa disponibilité. Vous pourrez retrouver son livre, Jess Franco : Energies du fantasme chez Amazon.fr

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