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Ghislain : (9.5/10)

Un petit bijou de sobriété dans lequel Cronenberg parvient à développer ses thèmes habituels, sous le masque formel du mélodrame. Un Cronenberg incontournable qui annonce, en quelque sorte, le virage artistique qu'il a pris depuis ses deux derniers films, A history of violence et Eastern Promises.

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( Dead ringers - 1988)

Réalisé par David Cronenberg
Sortie le 02 Février 1989

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  Horreur.net - Critique de Faux-semblants (1988)

Critique de Ghislain (9.5/10)

David Cronenberg, fameux réalisateur canadien, quitte apparemment, en 1986, dans son film Faux-semblants, les rivages du film de genre purement horrifique. En effet, ce film, par sa sobriété, par le thème qu’il développe (la gémellité) et par les ressorts de sa narration, se rapproche, formellement, du mélodrame. Néanmoins, le fond du film reste très « cronenbergien ». On y reconnaît explicitement les thèmes chers au réalisateur : la médecine, le problème de la contagion d’un corps sain par un virus, la critique de la représentation, la recherche de l’origine de toute chose, l’importance du sang, de la chair, de la transformation corporelle comme trace illustrant la mutation psychologique d'un personnage.

En effet, le cinéma de Cronenberg est construit, sous les apparences du film de genre, sur des archétypes métaphysiques. Le réalisateur pose des questions fondamentales, et cherche des réponses viscérales, réelles, basées sur le vécu des personnages, lesquels sont souvent soumis à des épreuves qui leur feront prendre conscience de leur véritable essence. Dans Rage, le personnage principal est touché par une maladie le poussant à attaquer les autres et, en les mordant, à les contaminer à leur tour : de cette façon, il en viendra à se repositionner dans la société, devenue une sorte de virus personnifié transformant la structure même de la société. Dans Videodrome, Max Renn, brillant directeur d’une chaîne de télévision underground, devient, au contact d’un programme pirate, un magnétoscope vivant, automate qui ne pourra récupérer sa liberté qu’au prix de sa propre vie, ou plutôt en détruisant les « vestiges » de son enveloppe corporelle. Dans Faux-semblants, les jumeaux Mantle, brillants médecins (gynécologues) formant, dans leur vie privée comme dans leur vie professionnelle, un duo extrêmement doué – ils se partagent patients et conquêtes féminines – se verront peu à peu séparés par l’arrivée d’une femme, Claire Niveau qui, en tombant amoureuse de l’un des deux, le pousse peu à peu à « quitter » son frère. Beverly Mantle, de ce fait, ira jusqu’à détruire la relation qui l’unit à son frère depuis l’enfance : entre la fratrie et son amour pour l’actrice, il choisit l’actrice et, de cette façon, met fin à l’association parfaite qu’il formait avec Elliott. Il détruit ainsi l’œuvre de sa vie, l’empire que les jumeaux ont construit ensemble. Beverly, en se laissant influencer par Claire, prend conscience de sa vie, et, pour la première fois, prend du recul par rapport à sa carrière et au « couple » qu’il a construit avec son frère. Il devient indépendant, et prend conscience qu’il est une personne, unique, individualisable, et qu’il n’est pas la deuxième partie d’un tout formé par son frère et lui-même. Une scène particulièrement explicite décrit à la perfection le récit mis en place par Cronenberg. Dans un de ses rêves, Beverly en vient à s’imaginer qu’il possède un lien physique le rattachant à Elliott, sorte de cordon de chair le liant, organiquement, à son frère. Claire, avec ses dents, mort à pleine bouche cette excroissance afin de séparer les deux êtres, et de délier les deux parties de « l’être » que compose les deux jumeaux.

Si le film semble indiquer, par son traitement classique - c’est une des premières fois que Cronenberg ne s’attaque pas à un thème directement horrifique -, un tournant dans la carrière du réalisateur canadien, il ne faut pas en rester là. Si Cronenberg quitte les codes du film d’horreur, il n’hésite pas à joncher le film de certains éléments particuliers, marques de fabrique de son cinéma : omniprésence du monde de la médecine (il faut ici rappeler que le générique est entièrement consacré à la représentation d’instruments gynécologiques), traitement « organique » des corps (Cronenberg filme de près, de façon quasiment chirurgicale, les corps meurtris par la douleur, par la drogue, par la souffrance causée par les évènements), insistance sur la fatalité entourant l’ensemble des destins, collectifs et individuels, le cinéaste nous rappelant que nous ne sommes avant tout, au-delà de notre prise de conscience de l’existence, que des corps, êtres purement physiques, voués à la mort ou, selon la formule du philosophe, père de l’existentialisme, Martin Heidegger, des « êtres pour la mort ».

Le corps, dans le cinéma de Cronenberg, et précisément dans ce film, constitue une clef de voûte de son cinéma, à la fois base et finitude de toute existence. L’existence humaine, quelle que soit sa dimension, est limitée, dans sa prise de conscience et l’étendue de sa connaissance, par le corps. Malgré son désir prométhéen de dépasser les limites physiques que son corps lui impose, l’Homme ne peut s’affranchir du cadre dans lequel son existence s’inscrit. Ainsi, si l’Homme tente de dépasser les limites de son corps, que ce soit par des expériences scientifiques (Frissons, La mouche, Rage) ou par la seule volonté individuelle (Crash, Les promesses de l’ombre, et, dans une moindre mesure, History of violence), ce n’est que pour courir à sa perte, pour creuser lui-même sa propre tombe, constatant sans cesse, au bout du chemin, l’étendue de sa finitude, l’inéluctabilité de sa mort, l’automatisme du désenchantement. Cronenberg n’a de cesse d’insister sur l’impossible détachement de la volonté, oeuvre de l’esprit, par rapport à l’enveloppe organique, le corps, sur lequel cette volonté repose. « La première chose dont nous prenons conscience est l'existence du corps et de ses tissus », comme aime à le rappeler Cronenberg. Si certains personnages parviennent, dans le cinéma de Cronenberg, à dépasser leur corps, la fatalité les rattrape nécessairement, leur rappelant que seules la mort et la destruction seront au bout du chemin. Cronenberg est un cinéaste total, dans la mesure où corps et l’esprit forment nécessairement un tout et où le corps, pourrait-on dire, est véritablement le miroir de l’âme.

Faux-semblants, malgré son traitement moins provocant et visuel que les précédents films du cinéaste, ne déroge absolument pas à la règle. Malgré la volonté de Beverly de quitter son frère, constatant, au fil de sa relation avec Claire, l’aliénation dont il est victime, celui-ci ne parviendra ni à enrayer la marche de son destin, ni à déchirer le lien l’unissant à son frère. Beverly ne peut que prendre conscience de la finitude de son corps, des limites de la puissance de son esprit. Il n’est qu’un réceptacle organique, dont l’esprit n’est que la résultante, la conséquence, mais jamais la maîtresse ou le guide. L’homme, dans toute son étendue, se résume à une platitude physique : il n’est qu’un « constat », une sorte d’excroissance physique, sans réelle possibilité d’évolution.

Faux-semblants est une oeuvre qui, par sa couleur quasi-crépusculaire, par l’intensité des réflexions métaphysiques que chacune de ses images engendre, questionne directement la condition humaine. La plupart des grands questionnements philosophiques fondamentaux s’y trouvent développés : le rapport au père, à la famille, et plus largement à l’autorité, le problème du développement de la science et de la modernité, le rapport entre corps et temps, entre tentative d’éternité et reconnaissance des limites physiques de tout organisme, la problématique du contact entre deux corps et de la contagion qui peut en résulter.

Le langage visuel du film, l’extrême classicisme dont le cinéaste canadien fait preuve dans son découpage, en font une œuvre universelle. Formellement, Cronenberg nous livre un film d’une sobriété et d’une simplicité à couper le souffle : chaque image suggère le raisonnement, chaque situation révèle, dans sa mise en scène, des questionnements d’une intensité rare. Si quelques scènes choquantes viennent fugacement nous rappeler le goût que Cronenberg possède pour le morbide, l’ensemble du long-métrage annonce, par l’épure dont il fait preuve, le tournant que prendra sa carrière, en 2005, avec son film A history of violence. Car, si le cinéma de Cronenberg, depuis cette date, a quitté le monde de l’étrange et de l’horreur pour s’acheminer vers le cinéma de genre plus « classique » (policier, thriller etc…), ce n’est pas pour se perdre dans un système hollywoodien plus calibré, mais bien pour dynamiter les codes dans lequel il s’inscrit et produire des œuvres d’une profondeur et d’une richesse quasi inégalées.

 

Ghislain

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En résumé:

Un petit bijou de sobriété dans lequel Cronenberg parvient à développer ses thèmes habituels, sous le masque formel du mélodrame. Un Cronenberg incontournable qui annonce, en quelque sorte, le virage artistique qu'il a pris depuis ses deux derniers films, A history of violence et Eastern Promises.

 

Note du rédacteur: 9.5/10
Note moyenne de la rédaction : 9.00/10

 

 

 

 

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