| En 1995, après avoir réalisé ses deux succès publics et critiques, The
King of New-York et Bad lieutenant, la carrière d’Abel Ferrara prend
un tour nouveau lorsque le cinéaste new-yorkais décide de se lancer dans une
histoire horrifique. En effet, The addiction traite directement du thème
du vampirisme, narrant l’histoire d’une étudiante en philosophie, Kathleen,
fascinée par les idées de Nietzsche, Kierkegaard et Heidegger, qui, alors qu’elle
quitte la faculté et rentre chez elle, se fait mordre par une femme dans une
ruelle sombre de la ville de New-York. Prenant peu à peu conscience de la maladie
que cette morsure a provoquée, un instinct vampirique naissant va la pousser
à s'abreuver du sang des habitants de la ville.
Film relativement méconnu, The addiction ne mérite absolument pas l’immense
désintérêt dont il a fait l’objet lors de sa sortie en salles. En effet, loin
de ne s’intéresser qu’au parcours initiatique et horrifique d’une étudiante
découvrant les conséquences du « virus » qui transforme sa vie, Ferrara rejette
les codes du film d’horreur « classique » et opère une passionnante analyse
du vampirisme à l’aune des théories philosophiques nietzschéennes et existentialistes.

Alors que Kathleen sombre dans les abîmes du mal et cherche des proies pour
satisfaire ses envies de sang, celle-ci effectue un parallèle (en voix-off)
entre son nouvel état d’addiction, d’accoutumance au sang, et sa quête philosophique
de connaissance du genre humain, de recherche de la vérité, de compréhension
du mal. Si la caméra de Ferra dissèque de près la dérive d’une jeune femme,
la première scène du film donne à voir une exposition, organisée dans une galerie
d’art, autour du thème de la Shoah et des camps de la mort. Cette ouverture
n’est absolument pas anodine. Ferrara, dans son éternelle volonté d’isoler le
mal, de comprendre comment l’Homme peut commettre le pire, analyse ici philosophiquement
la perte d’identité d’une jeune femme qui, en sombrant dans le pire des états
de manque, découvre pourtant quelque chose qui ressemble à la vérité, dans ce
qu’elle peut avoir à la fois de plus sombre et de plus éclairant. Ce n’est qu’en
passant par le pire et donc par la dépendance, c’est-à-dire par la perte du
libre-arbitre, qui fonde pourtant, selon la philosophie rousseauiste et kantienne,
l’ontologie humaine, que la vérité peut être mise à nue, que l’humanité, dans
sa totalité, peut être analysée.

Contrairement aux théories kantiennes et néo-kantiennes, qui définissent
principalement l’Homme comme un être libre et doué de raison, capable de se
fixer à soi-même ses propres normes, ses propres règles de vie, Ferrara développe
une théorie de la dépendance, selon laquelle la meilleure connaissance de soi,
mais aussi la compréhension de l’Homme, en tant que totalité, passe par la perte
de la liberté, par la découverte de l’enfer. L’Homme n’est pas libre par sa
simple existence, par le seul fait qu’il « est » : il ne peut être libre qu’après
la connaissance et la compréhension de ses fautes et de sa culpabilité. L’Homme
n’est pas naturellement libre car il n’est pas naturellement bon : il doit prendre
conscience de ses fautes et de ses crimes. Le mal est donc une notion inhérente
à l’ontologie humaine. « Nous ne sommes pas mauvais parce que nous faisons le
mal, nous faisons le mal car nous sommes mauvais ». C’est pourquoi, selon Ferrara,
la solution réside dans l’annihilation de soi. La seule libération possible
passe par l’anéantissement de l’individu. L’ultime alternative, afin d’accéder
à la rédemption, ne peut être que le sacrifice, entier et total, du corps et
de l’esprit.
Il faut bien l’avouer, il y a toujours quelque chose de christique dans l’univers
de Ferrara : Christopher Walken qui, à l’aide de l’argent de la drogue, finance
un hôpital public pour enfants afin de trouver grâce auprès de Dieu, d'apaiser
sa conscience et de s’acheter une place au paradis (The king of New-York)
; Harvey Keitel qui pourchasse les meurtriers d’une nonne avant de les pardonner,
malgré toutes les exactions qu’ils ont pu commettre, dans un geste quasi christique
(Bad Lieutenant). Il faut toujours garder en tête le fait que Ferrara
lui-même se présente comme un « croyant qui a perdu la foi », comme un homme
qui a perdu ses convictions mais ne les a jamais véritablement reniées. Quoi
qu’il en soit, Ferrara, en filmant la déchéance de Kathleen, n’a de cesse de
tourner autour du thème de la rédemption. En subissant le pire, en traversant
péniblement le purgatoire, Kathleen souffre pour l’Homme, paie de sa personne
afin d’alléger la dette morale de l’ensemble de l’humanité.

Ferrara, en utilisant la descente aux enfers comme mode de perception du
réel, invente une forme de cinéma extrêmement radicale, dans laquelle les corps
ont autant à dire que les paroles. Chaque personnage justifie, par les postures
qu’il prend, ainsi que par les souffrances physiques qu’il endure, ses pensées
et ses propos. Chaque personnage est marqué du sceau de la culpabilité. Et,
si Kathleen sombre peu à peu dans la rage vampirique, ce n’est que pour parvenir,
au bout du chemin, à devenir quelqu’un d’autre, une femme nouvelle, libérée
du poids de la culpabilité humaine. Elle accède au surhumain à partir du moment
où elle parvient, au bout de son chemin de croix, à une compréhension totale
et totalisante de la condition humaine, de « l’être humain ». Elle est l’accomplissement
du « dasein » heidegerrien : un être totalement nouveau, sans a priori, qui
se projette librement dans le monde, sans repères inhérents à sa condition d’Homme,
débarrassé de toute conviction morale. Kathleen, après avoir connu le pire,
après être passée par la pire des descentes aux enfers, peut véritablement «
être ». Elle est comme re-conçue, nouvellement née dans notre monde, libérée
du malheur. Seul l’apprentissage du pire peut autoriser à porter un regard «
vrai » sur le monde. Finalement, le sacrifice seul permet la découverte de l’innocence,
le redéploiement de la virginité.
Ainsi, The addiction, qui vient plus de dix ans après le premier grand
film de Ferrara, L’ange de la vengeance, poursuit la voie que le cinéaste
avait tracée et suit à nouveau, de façon quasi chirurgicale, les derniers jours
d’une femme touchée par une maladie qui la ronge. Si Zoé Tamerlis, future scénariste
de Bad Lieutenant, incarnait avec brio le personnage de Thana dans L’ange
de la vengeance, Lili Taylor ne démérite absolument pas et campe avec maestria
le personnage de Kathleen, conférant par son jeu une puissance de conviction
hallucinante à une étudiante « paumée ».
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