| Débutant sa carrière cinématographique en qualité de spécialiste des effets
spéciaux et surtout directeur photo dès les années 40, Mario Bava passe derrière
la caméra en 1959, tout d'abord pour achever certains métrages abandonnés par
leurs cinéastes d'origine (Les Vampires, Caltiki, Le Monstre
Immortel). En 1960, son premier film, Le Masque du Démon, devenu
une référence du cinéma gothique, va faire de Bava le roi du cinéma fantastique
transalpin, jusqu'ici plutôt laissé de côté en Italie, à l'heure où la Hammer
domine le bestiaire fantastique européen. Trois ans plus tard, il s'attaque
au périlleux exercice du film à sketch avec Les Trois Visages de la Peur,
qui consiste en trois histoires sans lien entre elles. Jusqu'ici, hormis son
premier film, Bava n'est pas encore le spécialiste du fantastique qu'il finira
par devenir, ses meilleures oeuvres flirtant toutes avec l'esprit de son premier
métrage (Le Corps et le Fouet, Opération Peur).
Méconnu dans sa filmographie, Les Trois Visages de la Peur est toutefois
représentatif du cinéma de Bava, toujours emprunt de caractère quelque soit
les moyens mis à la disposition du cinéaste. Pas toujours scénariste de ses
métrages (Bava a été aussi parfois un cinéaste de commande, contrairement à
Argento), il est ici co-scénariste de ces trois sketchs que nous allons décrypter
tour à tour.
Le premier métrage, introduit par Boris Karloff, s'intitule Le Téléphone.
Première surprise, il ne s'agit pas véritablement d'une adaptation d'une nouvelle
de Maupassant. Une belle jeune femme reçoit chez elle des appels de plus en
plus menaçants, le jour où son ancien petit ami s'évade de prison. Même si la
tension monte crescendo, jamais cette histoire n'atteint par exemple le degré
de stress imposé par Terreur sur la Ligne, de Fred Walton, fascinant
huis-clos. L'ensemble reste un peu trop classique, malgré l'originalité du final,
et la beauté toujours fascinante de notre Angélique nationale, Michèle Mercier
(ici en brune).
Le second épisode, le plus long du film, Les Wurdalaks, est adapté
d'une nouvelle fort savoureuse de Tolstoï. Un soir, un jeune homme, perdu dans
une nature hostile, trouve refuge dans une maison qui attend fébrilement le
retour du patriarche, parti quelques jours plus tôt à la chasse au vampire.
Les décors et les costumes d'époque apportent déjà un cachet plus mystérieux
à cette histoire. La scène où l'immense Karloff traverse le pont d'une démarche
pesante est un vibrant hommage à l'âge d'or du fantastique, celui du Hollywood
des années 30, Karloff étant plus que jamais l'image du fantôme hantant les
nuits de tout cinéphile qui ses respecte. Un Karloff qui, abandonné par Hollywood
à la fin des années 50, achèvera sa carrière en Europe (on le retrouvera dans
La Maison Ensorcelée en 1968). Plus convaincant qu'en présentateur de
sketchs, Karloff est l'attraction principale de cet épisode, Bava filmant à
merveille celui qui restera LA gueule du cinéma fantastique, inoubliable créature
de Frankenstein dans les années 30. Bava prouve aussi sa facilité à créer
une ambiance sombre dans une aura gothique qui ne le quittera jamais véritablement,
malgré un virage dans le giallo durant les années 70 (La Baie Sanglante,
Une Hache pour la Lune de Miel). Cet épisode nous embarque dans une montée
de sang qui ne redescendera pas avec le troisième métrage, bien au contraire.
D'après Chekhov, La Goutte d'Eau, raconte l'histoire d'une infirmière
vénale qui perdra la vie en volant une bague à une vieille femme morte qu'elle
prépare pour son enterrement. Se résumant au départ à quelques bruits étranges
(une mouche qui vole, des gouttes d'eau), la terreur prendra ensuite la forme
de la morte, au visage crispé par la haine et l'esprit de vengeance. Ce huis
clos jouissif happe le spectateur et le cramponnera à son fauteuil jusqu'à un
épilogue très ironique, esprit que retrouvera par exemple une série culte comme
Les Contes de la Crypte, quelques décennies plus tard.
On pourra regretter, dans l'édition française du DVD récemment sorti, l'ajout
(en VO), d'une scène assez risible dans laquelle Bava montre l'envers du décor,
avec Karloff comme complice. Une envie de mettre à mal le caractère sombre du
film, bien dans l'esprit de Mario Bava.
En effet, ce dernier, père du cinéma fantastique transalpin (le meilleur
avec Argento et le mésestimé Antonio Margheriti), est avant tout un technicien
du Septième Art plus qu'un véritable auteur. Ce film à sketchs, intéressant
à plus d'un titre mais inégal, représente assez fidèlement la carrière de Bava,
souvent en dent de scie (surtout en fin de carrière), mais toujours respectueuse
d'un certain cinéma, aujourd'hui oublié.
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