| Attention, chef-d’œuvre ! En effet, cinquième volet de la saga créée par
Romero en 1968 avec le célèbre Night of the living Dead, Diary of
the dead est une réussite absolue. Loin de n’être qu’une énième variation
sur le thème des zombies, cette œuvre, par sa profondeur, par la qualité de
sa réalisation, par l’immensité des thèmes qu’elle aborde, est une réussite
sans précédent dans la filmographie de Romero et dans toute l’histoire du cinéma
d’horreur.
En 2005, lors de la sortie du quatrième opus Land of the Dead, il
semblait alors incontestable que George Romero, bien qu’ayant à nouveau réalisé
un film horrifique intéressant, truffé de références sociales, paraissait légèrement
en bout de course, comme si le concept du « mort-vivant » ne l’intéressait plus
comme auparavant. Si Land of the Dead se révélait être un bon film, bien
réalisé, dont les aspects visuels et gores étaient nouveaux dans le cinéma de
Romero, rien de révolutionnaire n’y était développé. Cependant, malgré les défauts
et le manque d’ambition de Land of the Dead, qui ne constituait « qu’une
» critique un peu facile des Etats-Unis et du repli sur soi comme mode de réponse
au terrorisme, le plaisir de retrouver ce franc-tireur de Romero suffisait à
consoler les fans.
Dès lors, quelle surprise au premier visionnage de ce Diary of the Dead
! En effet, renouant avec l’esprit des premiers opus, Romero fait preuve d’une
remarquable maestria formelle, et retrouve l’esprit contestataire qu’il avait
su insuffler dans ses premières œuvres. Ici, le concept du mort-vivant lui permet
de toucher à la question du point de vue, du rapport à l’information, et, plus
profondément encore, à la thématique du subjectivisme. Les questions centrales
autour desquelles Romero construit son récit sont les suivantes : peut-on informer
sans mentir ? Peut-on montrer la réalité telle qu’elle est, sans recourir à
des dispositifs, à des stratagèmes ? L’image n’est-elle par nature que mensonge
car simple représentation du réel et non réalité objective ? L’Homme peut-il
être objectif, lui qui se révèle souvent poussé vers le pire, voyeur, à la fois
participant et spectateur de l’horreur qu’il aime à mettre en scène ? Plus largement
encore, le metteur en scène peut-il s’extirper de l’idée selon laquelle il ne
fait que se mettre lui-même en scène ?
Le postulat à partir duquel Romero articule son film est le suivant. Plusieurs
étudiants en cinéma, en plein tournage d’un un film d’horreur, découvrent avec
stupeur que les morts reviennent à la vie pour s’abreuver du sang des vivants.
Dès lors, l’un des membres de cette petite troupe d’étudiants, Jay, décide d’utiliser
sa caméra pour filmer les évènements. Il pense ainsi construire une sorte de
chronique, un journal destiné à montrer au monde entier la réalité du cauchemar
qui est en train de se dérouler. Pour cette raison, le film, dans sa totalité,
est tourné caméra à l’épaule. Le film de Romero coïncide avec le film de Jay
: ce n’est pas un « film dans le film », mais le « film du film ». Romero met
en place un système dont il montre les défauts, en participant directement à
l’Histoire, la place de Jay étant (un peu) la sienne. Or, tout au long du récit,
alors que la troupe se trouve peu à peu décimée, Jay ne parvient plus à lâcher
sa caméra, quitte à laisser ses amis mourir sous ses yeux : il veut tout filmer,
tout montrer, faire partager au spectateur l’Horreur dans toute son atrocité.
Ne souhaitant rien rater du spectacle sordide qui se déroule sous ses yeux,
Jay incarne la subjectivité, ne comprenant pas que, malgré sa volonté de tout
enregistrer, il ne pourra jamais parvenir à l’objectivité et ne pourra devenir
qu’un « accro » de l’image. Sans information, sans sa « dose » d’horreur, il
n’est plus que transparent : l’ontologie qui le définit n’est que l’image, la
représentation de l’horreur, la volonté de dénicher le scoop. Sans image, le
personnage n’a plus d’identité, ne possède plus de vie ou d’existence propre.
Simple outil destiné à véhiculer l’information, il n’est plus qu’un magnétoscope
subjectif, pris au piège par le visuel, la démonstration, destiné à enregistrer
les données, sans aucun recul, dépourvu de toute distance critique. A l’image
du personnage de Max Renn, incarné par James Woods dans l’excellent film de
David Cronenberg Videodrome, Jay, en tant qu’Homme, n’existe plus. Il
n’est qu’un instrument au service des images. Il faut d’ailleurs noter que,
au fur et à mesure de l’avancement du récit, Jay participe de moins en moins
à l’action ; il n’est plus qu’un metteur en scène indifférent, un voyeur froid
et distant, participant de la pire des manières au déclin de notre société.
Diary of the Dead est un film qui, tout en étant riche en scènes gores
dignes d’un très bon film de genre, est construit autour de cette thématique
de l’addiction à l’image. Cette réflexion, poussée à un point inégalé dans toute
l’histoire du cinéma d’horreur, est d’une richesse incommensurable. Ne s’arrêtant
pas au stade des « pistes » et du simple jeu des questionnements, Romero nous
donne son point de vue, nous délivre une réponse dont la complexité et la rudesse
peuvent vous faire frissonner bien après le visionnage du film. La dernière
scène du film, d’une intelligence rare, nous ouvre d’ailleurs les yeux sur la
nature de la condition humaine ainsi que sur l’horreur de notre monde. La fin
de Diary of the Dead, par son nihilisme, sa maîtrise, ainsi que par son
intensité, est d’ailleurs une des plus fabuleuses conclusions de toute l’histoire
du cinéma (peut-être même depuis la mise à mort du colonel Kürtz dans Apocalypse
now). Loin de verser dans la facilité, Romero conclue son œuvre de la plus
fantastique des manières, et dresse un état du monde d’un pessimisme radical.
Car, à la fin de son film, Romero n’imagine pas une réponse toute faite,
ne désigne pas une porte de sortie vers laquelle l’individu, pour échapper à
ses pulsions, pourrait se tourner. La perversion par l’image, comme un virus,
contamine peu à peu chacun de personnages, tiraillés par cette irrésistible
envie de voir le réel en représentation. La quête d’objectivité étant, par nature
même, une course vers une vérité impossible, il ne reste à l’Homme que ses instincts,
ses pulsions qui l’entraînent vers le pire, c’est-à-dire la méconnaissance,
la tromperie, le mensonge, et l’auto-célébration. Car, qu’est-ce qu’une image
sinon la représentation du représentant plus que du représenté ? Qu'est-ce que
la caméra sinon l’instrument par lequel le cinéaste met en scène son « moi »,
son acception du réel, sa subjectivité ? La perception d’une chose n’est-elle
que le fruit de son acception par chacun, de façon individuelle et subjective
? L’objectivité n’est-elle qu’une illusion universelle ? Si l’on part du postulat
établi par Romero selon lequel le réel n’est qu’affaire de perception, l’éclatement
et la multiplication des perspectives, des opinions et des points de vue, par
le biais d’Internet et des nouveaux canaux de communication, par lesquels chacun
peut donner sa représentation de la réalité, ne peuvent qu’aboutir à un chaos
généralisé. Diary of the Dead en constitue la plus fascinante illustration.
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