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Blue velvet – Critique

Blue velvet
Une enquête sombre et passionnante en plein cœur d’une petite ville américaine apparemment bien tranquille. L’un des films les plus réussis de David Lynch, en compagnie de Lost Highway et de Twin Peaks.
Publié le 1 Janvier 2008 par Ghislain Benhessa · Voir la fiche de Blue velvet
David Lynch, en 1987, n’est pas encore un cinéaste totalement reconnu. Après avoir obtenu les éloges de la presse et du public à la sortie d’Elephant man, Lynch s’est certainement quelque peu fourvoyé en portant à l’écran le monument de la science-fiction écrit par Frank Herbert, Dune. Malgré quelques belles séquences, Dune est un film inégal, assez curieux dans sa conception, mais qui ne mérite certainement pas la mauvaise réputation dont il jouit encore à l’heure actuelle. Après ce demi-échec, David Lynch enchaîne avec l’un de ses films majeurs, qui va déchaîner la critique et le public, en raison de son alliage de sexe et de violence : Blue velvet.

Jeffrey, jeune homme naïf, magistralement incarné par Kyle Maclachlan, découvre une oreille en plein milieu d’un terrain vague près de la maison de ses parents. Intrigué, Jeffrey va directement au commissariat pour tenter de résoudre ce mystère : pour quelle raison une oreille a-t-elle pu se retrouver ici ? Quelqu’un a-t-il été torturé ? Et quel rôle peut bien jouer la mystérieuse chanteuse de cabaret Dorothy Vallens dans ce drame, dont le nom est constamment cité par certains officiers de police ?

L’oreille que « trouve » le jeune Jeffrey va lui faire découvrir un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence. Derrière la « façade » de la tranquille petite ville de Lumberton se cachent bien des secrets. Ainsi, la « mécanique » lynchienne, dans Blue velvet, fonctionne à merveille et illustre les thèmes de prédilection du cinéaste américain. Tout comme dans Lost Highway, Twin Peaks, ou encore Mulholland drive, Lynch s’attaque à la racine du mal ; son récit vise à démontrer que toute zone de lumière et de beauté, tout endroit équilibré et harmonieux possède son pendant sombre, pervers et maléfique. Dans Blue velvet, il suffit que Jeffrey sorte du centre-ville et s’expatrie au-delà des endroits qu’il a l’habitude de fréquenter – la maison familiale, le magasin tenu par son père, le café qu’il connaît depuis le lycée – pour découvrir un monde étrange où tout est mystérieux et où chaque individu semble sorti tout droit du pire des cauchemars. Dans ce « monde » sordide et malfaisant, situé pourtant en plein cœur de cette charmante petite ville américaine, la chanteuse de cabaret Dorothy Vallens est séquestrée par des voyous qui ont déjà kidnappé son mari et son fils. En menant son enquête, Jeffrey va peu à peu s’apercevoir que ce qu’il croyait être vrai ne l’était qu’en apparence. Le monde qui l’entourait, qu’il pensait n’être « qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté », pour reprendre les célèbres vers de Baudelaire, recèle bien des mystères…

Dans Blue velvet, David Lynch respecte le récit qu’il se propose de mettre en scène et, contrairement à Lost highway ou Mulholland drive ou, plus récemment Inland empire, ne prend jamais le parti de la pure expérimentation formelle ou de l’immersion sensitive. L’enquête de Jeffrey, si elle contient des zones de mystère et d’excès, est présentée au spectateur avec calme et attention : on suit avec beaucoup d’intérêt et de facilité les péripéties de ce jeune homme perdu dans un monde qu’il ne comprend pas. Cependant, car on se situe bien dans un film de David Lynch, certains éléments choquants viennent bouleverser la narration et entraînent parfois le récit vers le cauchemar : la scène dans laquelle Jeffrey est emmené de force dans une sorte de maison close où Dennis Hopper – qui joue le rôle de Frank – et Harry Dean Stanton entonnent un vieux refrain d’une chanson populaire américaine est particulièrement effrayante. Car la maestria de Lynch réside bien là : lui seul sait nous faire trembler d’effroi à partir d’une scène d’une banalité confondante, lui seul parvient à rendre cauchemardesque un lieu qui, filmé par un autre réalisateur, à partir d'un point de vue différent, n’aurait aucun impact sur la conscience des spectateurs. De ce point de vue, Blue velvet est peut-être l’un des films de David Lynch les plus réussis : l’étrangeté et l’aspect sombre du récit ne s’articulent jamais de façon expérimentale, ne rompent jamais le propos ; au contraire, tous ces éléments servent à merveille le récit initiatique mis en scène par le cinéaste américain. La symbiose entre fond et forme est parfaite ; la mécanique lynchienne soutient le récit d’une façon magistrale.

C’est pourquoi Blue velvet, du point de vue formel, est peut-être l’un des films les moins étranges dans la filmographie de David Lynch. Si la thématique est on ne peut plus lynchienne – démontrer que l’harmonie dans laquelle vivent les gens apparemment sans histoires masque la pire des horreurs, que derrière le masque du bien se trouve nécessairement le visage du mal –, si certaines scènes illustrent parfaitement le « style » du cinéaste nord-américain, le film reste largement compréhensible. C’est ce qui fait la force principale de Blue velvet : les obsessions lynchiennes ne prennent jamais le pas sur le récit ; au contraire, elles viennent illustrer le propos, elles permettent de « mettre en image » et de densifier la noirceur de l’histoire.

En soignant la forme, en ne s’aventurant pas dans une « pure expérience sensitive » comme Inland Empire en sera l’excroissance la plus expérimentale, Lynch respecte les codes du film noir et met en scène un récit passionnant. Son style, mélange de rêverie, de beauté et de cauchemar, sert parfaitement le propos. Il faut par ailleurs mentionner le superbe casting du film : outre Kyle Maclachlan, Laura Dern se glisse admirablement dans la peau de la petite amie de Jeffrey. Et que dire des apparitions absolument géniales de Dennis Hopper et Harry Dean Stanton, qui campent parfaitement deux personnages complètement « barrés » ?

Ghislain Benhessa
À propos de l’auteur : Ghislain Benhessa

J'adore le cinéma depuis très longtemps. Ma motivation a toujours été de voir quelles sont les questions que les films me posent, en quoi toute image, de par son utilisation, peut se révéler source d'évocations à destination du spectateur.

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