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Häxan - La sorcellerie à travers les âges – Critique

La Sorcellerie à travers les âges

Entre documentaire et fiction, Häxan offre une représentation iconographique saisissante de la sorcellerie au Moyen-Age et, plus modestement, au XXe siècle. Servi par une atmosphère nihiliste où l’obscurantisme religieux est d’une rare violence, le film de Benjamin Christensen fait office de précurseur dans bien des domaines, et ce, avec un esprit poétique propre au cinéma expressionniste.

Publié le 2 Mars 2019 par Dante_1984 · Voir la fiche de La Sorcellerie à travers les âges

Au même titre que le vampire, la sorcière est une figure emblématique du cinéma de genre. Tour à tour tournée en dérision dans des comédies familiales, objet de répulsion pour certains films d’horreur, représentation glamour à travers des récits romanesques plus ou moins contemporains... Le sujet a été exploité sous toutes ses formes, quitte parfois à perdre de vue son origine historique et l’image véhiculée à travers les procès en sorcellerie de l’inquisition. On songe à des productions telles que La marque du diable, La nuit des maléfices ou Le masque du démon. Entre folklore local, rites et cérémonies funèbres, sans compter le fameux pacte avec le diable que ne renierait pas Faust, on tient là les principaux fondamentaux (d’aucuns diraient clichés) sur la sorcière au Moyen-Age.

Une incursion dans les 9 cercles de l'enfer ?

Il est cependant un métrage (presque) oublié des années1920 qui s’est attelé à la question avant l’heure, faisant office de précurseur dans bien des domaines. Si les genres étaient encore à un stade embryonnaire, le cinéma muet est reconnu pour son aspect expérimental, notamment au niveau des techniques de mise en scène et des «trucs», ancêtres des effets spéciaux initiés par Georges Méliès. S’il est un terme récurrent dans l’appréciation du film de Benjamin Christensen, c’est bien celui d’étrange. Cela passe en premier lieu par l’hybridation du cinéma de fiction et du film documentaire. Hormis quelques courts-métrages, on peut même le considérer comme le premier documentaire de l’histoire.

Dès les premiers instants, on ressent l’érudition et le travail de recherches effectué par le réalisateur pour maîtriser tous les tenants de son sujet. Certes, l’ensemble s’avère assez didactique et formel avec la présentation de gravures issues de divers ouvrages. On devine que la principale source d’inspiration reste le Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières, traité théologique qui a servi de prétexte à la chasse aux sorcières. La présence d’une baguette appuie également cet aspect professoral que l’on pourrait comparer à des cours magistraux. Néanmoins, l’approche est loin d’être aussi dogmatique que l’époque obscurantiste qu’elle dépeint. Car si le titre français laisse présager un tour d’horizon historique, on se cantonne majoritairement aux pratiques européennes du Moyen-Age.

Le diable et ses tentations...

Le film évoque toutes les idées reçues relatives aux sorcières ou à la suspicion de leur existence. Entre l’héritage du paganisme, les rituels pour honorer le diable, les cas de possessions démoniaques et la crainte de la damnation éternelle chez la population chrétienne, l’on se dit que ce siècle est bel et bien ancré dans ses superstitions. Cela passe par la peur de la sorcellerie, la fascination qu’elle génère à travers des connaissances jugées hérétiques et leur parenté avec le démon. Dans un tel contexte, difficile de ne pas les considérer comme un exutoire aux péchés des uns et à la convoitise des autres. La perfidie de l’inquisition n’a d’égal que la teneur de ses prétextes pour justifier leur massacre.

À la manière des films à sketches, Häxan se décompose en sept actes où les saynètes bénéficient d’une ligne directrice claire. Si certains intervenants sont présents dans plusieurs séquences, on peut également les apprécier dans des rôles différents. En l’occurrence, l’objet principal est de réhabiliter les victimes des procès en sorcellerie en dépeignant les méthodes de tortures physiques et psychologiques menées à leur égard. Pour les passages les plus violents, on retourne à une représentation iconographique pour jouer davantage sur la suggestion de pratiques spécifiques. On notera aussi certaines scènes fantasmatiques où le sabbat prend des atours d’orgie satanique.

Le premier snuff movie de l'histoire cinématographique ?

L’ultime partie tend à recontextualiser le problème de la sorcellerie au XXe siècle. Pour cela, le réalisateur effectue un rapprochement avec les névroses de certaines femmes. Il en découle un pragmatisme scientifique qui vient conclure le propos par une explication rationnelle. Toutefois, certains raccourcis narratifs et pans historiques occultés ont tendance à atténuer le lien entre deux époques aux antipodes. Au même titre qu’une modeste touche humoristique décalée, le parallèle entre le bûcher et les sanatoriums pour riches n’est pas forcément des plus pertinents. Il en ressort néanmoins une volonté évidente de dénoncer les dérives religieuses, voire sectaires, tout en donnant corps à leurs craintes par le biais de la fiction et de visions fantasmagoriques.

Au final, Häxan (ou La sorcellerie à travers les âges) reste une véritable curiosité cinématographique qui préfigure à de nombreux styles et genres. On songe aux documentaires, aux films à sketches et même aux prémices du snuff et du mondo; toute proportion gardée au regard de certaines scènes de tortures. Häxan n’est pas tant un film sur la sorcellerie que sur la peur véhiculée par l’obscurantisme et le dogmatisme religieux. Avec une symbolique et une exposition tortueuses, difficile de ne pas faire le rapprochement avec les tableaux de Jérôme Bosch ou d’y entrevoir une allusion réfléchie à L’enfer de Dante. Une œuvre inclassable et néanmoins ensorcelante. On le saurait à moins avec un tel sujet...

Dante_1984
À propos de l’auteur : Dante_1984

J'ai découvert le site en 2008 et j'ai été immédiatement séduit par l'opportunité de participer à la vie d'un site qui a pour objectif de faire vivre le cinéma de genre. J'ai commencé par ajouter des fiches.

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