Les dossiers de l'impossible

Le dossier des enfants Sodder

George Sodder, né Giorgio Soddu le 23 novembre 1895 à Tula, en Sardaigne, émigre vers les États-Unis à l’adolescence. On ne sait pas exactement ce qui l’a poussé à faire ce choix, car il n’a jamais souhaité aborder le sujet lors de ses interrogatoires. Ce que l’on sait, c’est que peu après son arrivée, Giorgio adopte une version américanisée de son prénom et trouve du travail dans les chemins de fer de Pennsylvanie.

Quelques années plus tard, George déménage pour la Virginie occidentale et finit par épouser une femme nommée Jennie Cipriani, une compatriote  italienne de sept ans sa cadette.

En 1945, le couple a donné naissance à dix enfants - John, Joseph, Marion, George Jr, Maurice, Martha, Louis, Jennie, Betty et Sylvia - âgés de 3 à 22 ans, dont neuf vivent encore à la maison.

Les Sodder se portent bien financièrement et habitent une belle maison de deux étages, à environ trois kilomètres au nord de la ville de Fayetteville. George Sodder possède une entreprise prospère, la Dempsey Transfer Company.

 

Le réveillon de Noël 1945

24 décembre 1945, Virginie-Occidentale. Dans le village de Fayetteville (Virginie-Occidentale), George, Jennie Sodder et leurs neuf enfants célèbrent, comme des millions d’autres familles, le réveillon de Noël. Insouciants, les enfants ouvrent leurs cadeaux et montent les essayer dans le grenier. Jennie, la mère de famille, se décide à aller dormir alors que ses enfants continuent à jouer.

La veillée de Noël commence de façon assez heureuse pour la ; les enfants sont excités ; les fourneaux fonctionnent à plein régime ; les cadeaux sont déballés. George et Jennie vont se coucher vers 22 heures, en emmenant leur plus jeune enfant, Sylvia, avec eux. Ils autorisent les autres enfants à veiller plus tard, car ces derniers ont hâte d’essayer leurs nouveaux jouets et veulent aussi écouter la radio. Marion, l’aînée, reste debout avec eux.

Les garçons plus âgés, John et George Jr., vont se coucher vers 23 heures, sans faire attention si leurs frères et sœurs sont encore éveillés. C’est généralement à Marion qu’il revient de mettre ses cadets au lit, mais elle ne l’a pas fait cette nuit-là car elle s’est endormie sur le canapé en lisant un magazine.

Vers minuit et demi, le téléphone sonne. Jennie se réveille et répond, mais elle ne reconnaît pas la voix à l’autre bout du fil. Il s’agit d’une femme qui demande à parler à un homme que Jennie ne connaît pas. Elle entend des rires en arrière-plan, aussi, croyant qu’il s’agit simplement d’une personne ayant composé un mauvais numéro, elle raccroche.

Jennie effectue alors un bref tour de la maison pour s’assurer que tout va bien. Elle constate que Marion est endormie sur le canapé, mais aucun autre enfant ne se trouve dans le salon. Supposant que tout le monde est allé se coucher, elle retourne faire de même.

Vers 1 heure du matin, Jennie est une nouvelle fois réveillée par le bruit de ce qui ressemble à une pierre frappant le toit. Comme il y a du vent cette nuit-là, elle ne s’inquiète pas trop de ce bruit étrange et se rendort rapidement.

À peine 30 minutes plus tard, Jennie est à nouveau réveillée, cette fois pour une raison bien plus inquiétante : la chambre se remplit de fumée. Paniquée, elle réveille George et tous deux se précipitent hors de la pièce. Selon Jennie, le mur du fond, qui se trouve à l’autre bout du couloir par rapport à leur chambre, est déjà en flammes.

Les lumières, qui étaient encore allumées lorsque Jennie a été alertée par la fumée, s’éteignent. George et Jennie crient après leurs enfants, leur disent de sortir de la maison, puis quittent eux-mêmes en courant par la porte d’entrée.

Marion se réveille et court jusqu’à la chambre de ses parents, où elle trouve Sylvia, âgée de trois ans, et la prend dans ses bras. Elles réussissent à sortir de la maison en feu et à rejoindre leurs parents à l’extérieur.

John et George Jr. se réveillent à ce moment-là et réalisent ce qui se passe.

C’est à partir de ce moment qu’en raison de divergences dans les différents récit des événements qu’il est impossible de recréer exactement ce qui s’est passé cette nuit-là. Par exemple, un récit indique que John et George Jr. ont tenté d’attirer l’attention des autres enfants du deuxième étage en criant, avant de descendre eux-mêmes les escaliers en courant. Ils auraient entendu l’un de leurs jeunes frères leur répondre.

Selon un autre récit, John aurait secoué les enfants pour les réveiller avant que George Jr. et lui ne s’échappent.

Ce qui semble cependant faire consensus, c’est que les garçons ont tout juste réussi à descendre l’escalier d’être engloutis par les flammes. Tous deux ont subi des brûlures mineures.

George et ses deux fils se précipitent alors pour aller chercher l’échelle afin que les enfants coincés dans les étages puissent s’échapper. Toutefois, l’échelle, qui se trouve toujours à proximité, demeure mystérieusement introuvable.

Désespéré, George tente de faire reculer un camion à proximité de la maison pour permettre à ses enfants de sauter sur la remorque, mais, inexplicablement, aucun des deux véhicules de la Dempsey Transfer Company se trouvant sur la propriété ne veut démarrer. George n’a jamais eu de problèmes avec l’un ou l’autre ; il ne comprend pas pourquoi ils ne démarrent pas. (Il a été suggéré, plus tard, que George a peut-être involontairement noyé les moteurs dans sa hâte de démarrer les camions.)

Marion court jusque chez une proche voisine pour demander de l’aide. Mme Davis tente d’appeler les pompiers, mais elle ne réussit pas à joindre la standardiste et il n’existe aucun moyen de composer directement le numéro des pompiers en 1945. Par chance, Thomas Smith, un autre voisin, qui est passé en voiture vers 1 heure du matin et a vu que la maison était en feu, s’est immédiatement rendu à Fayetteville d’où il a pu joindre le chef des pompiers par téléphone. Malheureusement, les pompiers sont en sous-effectif, probablement en raison des vacances, et n’arrivent chez les Sodder que longtemps plus tard, à 8 heures du matin.

On rapporte que le chef des pompiers, F.J. Morris, a expliqué que la lenteur de l’intervention était due, en partie, au fait qu’il avait du mal à trouver quelqu’un qui puisse conduire le camion de pompiers, qu’il a déclaré ne pas savoir conduire lui-même.

 

Suite à l’incendie

Alors qu’il a été dit que la maison n’a mis que 45 minutes à brûler entièrement à partir du moment où les Sodder ont pris conscience de l’incendie, les experts affirment que le feu a en réalité brûlé pendant des heures.

Les débris ont été fouillés le matin de Noël, bien que l’ampleur de la fouille et ce qui a été trouvé parmi les décombres soient devenus un point de discorde.

George et Jennie étaient naturellement accablés de chagrin après cette perte. Cependant, au moins au début, ils semblent accepter que cinq de leurs enfants - Maurice, Martha, Louis, Jennie et Betty - aient péri dans l’incendie.

Le State Fire Marshal’s Office conseille à George de ne pas déranger la scène de quelque manière que ce soit jusqu’à ce qu’il ait eu l’occasion de mener lui-même une enquête. Le bureau conclut que les enfants sont morts dans l’incendie et décide de ne pas poursuivre l’enquête.

George décide alors d’ériger un jardin commémoratif sur le site et, le 29 décembre, quelques jours seulement après l’incendie, Jimmie, le frère de Jennie, utilise un bulldozer pour remplir le sous-sol de terre. Un service funéraire en l’honneur des cinq enfants a lieu ce jour-là, mais George et Jennie sont trop affectés pour y assister.

Une enquête est menée par le coroner le lendemain et il est conclu que l’incendie a probablement été causé par un câblage défectueux. Cette explication semble toutefois peu probable aux yeux des Sodder, car ils venaient tout juste de faire refaire l’installation électrique de leur maison et de la faire inspecter.

 

Sont-ils morts dans l’incendie ?

Durant les deux années suivantes, les Sodder tentent de reprendre le cours de leur vie. Ils sont toujours en deuil, bien sûr, mais ne semblent plus se poser de questions sur la perte de leurs cinq enfants. Tout va changer en 1947. Cette année-là, un essai dans le magazine Look attire leur attention. Plusieurs enfants figurent sur une photo qui accompagne l’essai, et George et Jennie ont tous deux le sentiment que l’une des enfants ressemble étrangement à leur fille Betty.

Ils acquièrent ainsi la conviction que leurs enfants ne sont pas morts dans l’incendie, confortés par le fait qu’aucun reste humain substantiel n’a été retrouvé lors des recherches qui ont eu lieu les jours suivants.

Ils engagent le premier de plusieurs détectives privés pour les aider à retrouver leurs enfants. Ils ont essayé de prouver que la fille sur la photo était leur fille, sans y parvenir. Malgré cela, ils restent convaincus que leurs enfants ont été enlevés et que l’incendie a été déclenché pour dissimuler ce fait.

C’est à cette époque qu’ils apprennent que le chef des pompiers Morris a prétendument trouvé un cœur humain parmi les débris et qu’il l’a enterré dans une boîte sur la propriété. Lorsqu’on lui demande pourquoi il ne les a pas informés plus tôt de ce fait, il répond simplement qu’il pensait leur avoir dit.

Morris se rend sur place avec le couple et leur indique l’endroit où il a enterré la boîte. Ils la déterrent déterrée et l’apportent à un entrepreneur des pompes funèbres local pour l’examiner. Ce dernier pense qu’il s’agit d’un foie de bœuf et non d’un cœur humain.

Morris admet qu’il s’agissait en fait d’un foie de bœuf et qu’il a prétendu l’avoir trouvé dans les décombres afin de convaincre les Sodder que leurs enfants étaient morts dans l’incendie, espérant ainsi que le couple puisse enfin tourner la page.

 

Divergences

Plusieurs décennies plus tard, il est difficile, voire impossible, de savoir avec certitude si des restes ont été retrouvés lors des premières recherches.

Certains récits affirment qu’aucune dépouille n’a été retrouvée. Cependant, deux articles contemporains du drame suggèrent que quelque chose a été découvert.

Selon le State Sentinel du 26 décembre 1945 :

“Tin roofing and other debris was removed and a part of one body was found.”

"Le toit en tôle et d’autres débris ont été enlevés et une partie d’un corps a été trouvée."

Le 2 janvier 1946, The Montgomery Herald s’exprime sur le sujet :

“No more parts of the bodies were found other than as reported the day following the fire. That small portion of a spinal column apparently that of the little girl, 6, was placed in a container and it in turn placed in the center of the basement into which the others had fallen.”

"On n’a pas trouvé d’autres parties de corps que celles signalées le lendemain de l’incendie. Cette petite portion de colonne vertébrale, apparemment celle de la petite fille de 6 ans, a été placée dans un récipient et celui-ci a été placé à son tour au centre du sous-sol dans lequel les autres étaient tombés."

Il faut noter qu’aucun des deux journaux ne cite de sources pour cette information.

Certains, dont George et Jennie, soutiennent que le feu n’a pas brûlé assez fort pour incinérer complètement cinq personnes et que, pour cette raison, on aurait dû découvrir plus de restes si les enfants étaient réellement morts sur place. Après tout, des sommiers, des jouets, un poêle et une partie d’un dictionnaire ont été retrouvés parmi les débris, donc tout n’a pas été détruit par le feu.

Jennie Sodder contacte un crématorium et un employé l’informe que même un feu de 2 000 degrés (F) brûlant pendant deux heures laisserait les os humains intacts. Elle va jusqu’à mener sa propre expérience en essayant de réduire en cendres des os d’animaux, sans y parvenir.

Il est important de noter que les Sodder possédaient du charbon dans leur sous-sol ; certains ont émis l’hypothèse que cela aurait rendu le feu encore plus intense.

Plusieurs années après les faits, quatre personnes - Jimmie Cipriani, Carl B. Vickers, F.J. Morris et le révérend James F. Frama - témoignent avoir trouvé des fragments de ce qui semblait être des ossements humains parmi les débris le 25 décembre 1945. On ne sait pas si George et Jennie en ont été informés à l’époque ou si quelqu’un d’autre en a été informé.

 

Fouilles de 1949

En 1949, George Sodder fait creuser le site de son ancienne maison et six petits os sont découverts, dont quatre sont humains et proviennent de la même personne. Ces quatre os, tous des vertèbres lombaires, ne présentent aucun signe de dommages causés par le feu et proviennent d’un individu dont l’âge est estimé à 16 ou 17 ans au moment de sa mort.

Maurice, l’aîné des cinq enfants, n’avait que 14 ans.

On conclut que les ossements proviennent probablement de la terre qui a été utilisée pour combler le sous-sol et qu’ils n’ont aucun lien avec l’incendie.

 

Des efforts continus pour retrouver les enfants

George et Jennie offrent une récompense de 5 000 $ pour toute information permettant de retrouver leurs enfants disparus, récompense qu’ils doublent rapidement. Ils font également imprimer des prospectus avec les photos des enfants pour les distribuer le plus largement possible et font ériger un panneau d’affichage avec leurs photos et leurs informations.

 

La photo de 1967

Un jour de 1967, Jennie reçoit une lettre portant le cachet de la poste de Central City, Kentucky, et contenant la photo d’un jeune homme. Au dos du cliché se trouve ce message énigmatique :

“Louis Sodder

I love brother Frankie

Llil boys, A90132 or 35”

Jennie pense que le jeune homme sur la photo ressemble fortement à leur fils Louis, qui était à moins d’une semaine de son 10ème anniversaire au moment de l’incendie. Ils ont engagé un autre détective privé pour enquêter sur cette piste, mais il s’est avéré qu’il s’agissait d’un escroc qui leur a pris leur argent avant de disparaître. George s’est même rendu lui-même à Central City, mais en vain.

George a suivi plusieurs autres pistes en personne, mais dans tous les cas, son enquête n’a rien donné.

 

Théories

George et Jennie Sodder pensent que leurs enfants ont été enlevés pour l’une de ces trois raisons :

  • Pour être vendus sur le marché noir des bébés, qui a existé aux États-Unis pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Aucune preuve appuyant cette théorie n’a cependant jamais été trouvée.
  • Pour être enlevés et tués à un autre endroit, par vengeance.
  • Qu’ils ont été enlevés par Frank, le frère de Jennie, pour être emmenés avec lui à Tampa, en Floride. Cette théorie a été démentie plus tard par l’un de leurs détectives privés qui s’est rendu en Floride pour enquêter.

En ce qui concerne la deuxième théorie, quelques jours avant l’incendie, les Sodder ont reçu la visite d’un vendeur d’assurance nommé Fiorenzo Janutolo, qui avait également été l’employeur de George.

Il a incité le couple à souscrire des polices d’assurance-vie pour leurs enfants, mais ils ont refusé. Janutolo se serait alors mis en colère et aurait menacé de « faire partir leur maison en fumée et de détruire leurs enfants ».

Naturellement, Janutolo semble être un suspect logique si l’incendie était effectivement un acte criminel. Il a également été allégué que la haine de Janutolo envers George Sodder était due à l’aversion de ce dernier pour le dictateur italien Benito Mussolini.

Un autre détail intéressant : C.G. Janutolo, le cousin de Fiorenzo, aurait offert d’aider les Sodder après l’incendie, affirmant même qu’il avait l’intention d’ériger une petite maison temporaire pour eux sur leur propriété. On ne sait pas s’il l’a réellement fait, cependant.

Certains ont également suggéré l’hypothèse de la mafia, en raison des racines italiennes de George et Jennie, mais il ne semble pas y avoir de preuves à l’appui.

 

Détails supplémentaires

Le printemps suivant, Sylvia a trouvé un « petit objet dur, vert foncé, ressemblant à une balle en caoutchouc » dans les broussailles à proximité. George a estimé que cela ressemblait à une grenade à main de type "bombe-ananas". Cette découverte, associée au bruit que Jennie avait entendu cette nuit-là, a conduit la famille à penser que le feu avait pris sur le toit et qu’il avait été déclenché intentionnellement.

Un chauffeur de bus local a rapporté que la nuit du 24 décembre 1945, il avait vu des gens lancer ce qui semblait être des "boules de feu" sur la maison des Sodder alors qu’il passait devant la propriété au volant de son bus.

Les autorités ont retrouvé la femme qui avait appelé le domicile des Sodder cette nuit-là et elle a confirmé qu’il s’agissait d’une erreur.

Les lignes téléphoniques des Sodder avaient été coupées cette nuit-là. La police a trouvé et arrêté un homme aperçu sur la propriété des Sodder à peu près au moment de l’incendie, en train de voler un bloc et un palan. Cet individu, Lonnie Johnson, a déclaré qu’il avait voulu couper la ligne électrique et qu’il avait accidentellement coupé la ligne téléphonique à la place. On ne sait pas pourquoi il aurait voulu couper l’une ou l’autre. Il a été accusé de vol et il ne semble pas qu’il ait été soupçonné de quelque chose de plus sinistre que cela.

John, qui, selon un récit, avait secoué les enfants pour les réveiller cette nuit-là, était le seul membre de la famille à croire qu’ils étaient réellement morts dans l’incendie.

 

Ils n’ont jamais abandonné

Jusqu’à leur dernier souffle, George et Jennie ont cru que les réponses à ce qui était arrivé à leurs cinq enfants existaient quelque part et qu’ils pouvaient encore être en vie.

George Sodder est mort dans un hôpital de Charleston, en Virginie occidentale, en 1969.

Le panneau d’affichage avec les photos des enfants est resté en place jusqu’à la mort de Jennie en 1989. Après sa mort, il a été démonté et la propriété de la famille Sodder a été vendue. La deuxième maison qui y a été construite est encore debout aujourd’hui.

En 2021, Sylvia, le dernier membre restant de la famille Sodder, qui n’avait que trois ans lorsque sa maison a brûlé, est décédée. Bien que la famille ait disparu, nombreux sont ceux qui espèrent encore obtenir un jour les réponses sur ce qui s’est passé lors de cette nuit fatidique de 1945.