Voir la fiche complète du film : Annihilation (Alex Garland - 2018)

Annihilation

Relativement fidèle au roman de Jeff VanderMeer, Annihilation préserve toute sa force évocatrice à travers une œuvre initiatique des plus singulière et insaisissable. Servi par une mise en scène très esthétique, le film d’Alex Garland privilégie des sensations toutes subjectives à une approche moins subtile. Entre science-fiction, horreur et récit philosophique, l’élitisme de façade dissimule plusieurs niveaux de lecture à découvrir selon ses attentes et son inclination à laisser une part de mystère irrésolu en fin de parcours.
Publié le 26 Avril 2020 par Dante_1984Voir la fiche de Annihilation
7

S’il n’est jamais évident d’adapter un livre à l’écran, certaines histoires relèvent de la gageure pour opérer la transition. Cela tient à leur complexité sous-jacente, à des procédés narratifs alambiqués ou tout simplement à une ambiance indéfinissable. Cela explique sans doute pourquoi, l’œuvre de Lovecraft a rarement marqué les mémoires dans le septième art. D’ailleurs, l’atmosphère du roman Annihilation intégrait quelques touches propres aux récits de l’auteur de Providence. Face à la tonalité sibylline du livre de Jeff VanderMeer et de l’aura qui s’en dégage, il paraissait improbable et vain de l’accorder à une vision cinématographique.

 

Un passage à la frontière psychédélique !

Au même titre que son pendant littéraire, l’incursion reste déconcertante à plus d’un titre. Cela passe par ce contexte contemporain et très pragmatique qui se heurte à la science-fiction. La découverte de la zone X et sa survenue « fortuite » suscite de nombreuses interrogations. Manifestation religieuse ? Invasion extraterrestre ? Phénomène naturel ? On craint pourtant dans un premier temps une simplification de l’intrigue, eu égard à la volonté de toucher un plus large public. Car l’aspect ineffable de cet évènement perturbateur contribue grandement à la qualité du récit. Hormis le process d’anonymisation des protagonistes, le film d’Alex Garland tente de rester au plus proche de son modèle.

L’incursion dans la zone X avance une certaine propension à la suggestion, quitte parfois à sombrer dans un style graphique psychédélique pour distinguer cette curieuse frontière. Dans une certaine mesure, le procédé évoque une bulle de savon géante, à la fois palpable et éphémère. La suite tend à s’insinuer dans le récit survivaliste. Le commando de femmes dispose de compétences complémentaires pour parer à toute situation ; du combat à l’analyse de leur environnement. Il y a une volonté d’entretenir la notion d’inconnu à travers des séquences qui tiennent autant du cauchemar que de l’onirisme.

 

Des humains végétalisés ou des végétaux humanisés ?

Le fait d’alterner entre les nuances d’une palette d’émotions dichotomiques concourt à accentuer la perte de repères. Il en découle une appréhension évidente sur les découvertes à venir. On songe à ce tableau macabre impensable au fond d’une piscine, à cette croissance végétale démesurée ou à la faune locale dont les spécificités biologiques relèvent de délires aberrants. Si le temps n’a jamais paru aussi relatif en ces contrées inhospitalières, c’est foncièrement à un autre monde que l’on se heurte. Un lieu qui s’est bâti sur les vestiges d’une civilisation qu’on devine agonisante. En effet, la zone X n’est pas un territoire clairement défini. Elle s’étend. D’où le sentiment d’urgence de mieux identifier la nature de la menace.

Annihilation se pare également de considérations philosophiques sur l’évolution de la vie et le sens que l’on octroie à son existence. En cela, les discours sont bien intégrés à l’intrigue et apportent de la profondeur à certaines séquences. Il est vrai que certains éléments paraissent abscons, eu égard à des réflexions qui s’attardent trop peu sur la portée des mots. À l’instar du livre, la redécouverte du métrage permet de distinguer de nouvelles approches, quitte parfois à décontenancer sur sa première vision. On apprécie également ce dénouement qui présente un deus ex machina nuancé, jouant sur une perception subjective et la malléabilité de la réalité.

 

Le phare du bout du monde

Au final, Annihiliation est une bonne adaptation du roman éponyme. Si l’on regrette quelques concessions sur le fond, le film d’Alex Garland instaure une atmosphère singulière qui lorgne vers la science-fiction et l’horreur. Sans sombrer dans des considérations apocalyptiques, il en émane une tonalité désespérée où l’excursion dans la zone X s’avance comme un récit initiatique éprouvant pour les protagonistes. Présentant de multiples visages, la menace se dissimule sous la forme d’une santé psychologique fragile, d’un environnement hostile ou même d’une réalité impossible qui se heurte à des valeurs élémentaires. Une œuvre originale et ambitieuse qui, malgré quelques atermoiements dispensables, n’en demeure pas moins une expérience aussi étrange qu’attrayante.

A propos de l'auteur : Dante_1984
Portrait de Dante_1984

J'ai découvert le site en 2008 et j'ai été immédiatement séduit par l'opportunité de participer à la vie d'un site qui a pour objectif de faire vivre le cinéma de genre. J'ai commencé par ajouter des fiches. Puis, j'ai souhaité faire partager mes dernières découvertes en laissant des avis sur les films que je voyais.

Autres critiques

Spiders
Le film d'horreur doit être un grand huit de l'âme pour paraphraser Guillermo Del Toro. En ce sens, les thèmes abordés font appel à nos craintes et nos peurs les plus profondes pour susciter diverses émotions que l'on ne retrouve pas dans d'autres genres. Alors bien entendu, nombre de thèmes ont été traités avec plus ou moins de succès, que ce soit notre peur des clowns, de perdre un être cher,...
Puppet Master
Les poupées, au même titre que les requins, les serpents, les fantômes et les psychopathes, font partie du folklore et du paysage cinématographique d'horreur. Sont-elles l'objet d'un fantasme inavoué ? Je ne saurai répondre à cette question. Cependant, elle représente un danger potentiel, car malgré leur faiblesse, elles sont petites et peuvent en silence se faufiler partout. On se...
Masters of Horror 23 - Le Chat Noir
L'écrivain Edgar Poe tente, tant bien que mal, de subvenir aux besoins de son épouse, la jeune Virginia, gravement malade, en publiant ses poèmes et contes. Mais les ennuis s'accumulent suite à la présence toujours plus envahissante du chat du couple, Pluton. S'inspirant rarement de nouvelles ou de romans, la série Masters Of Horror faisait ici exception en adaptant, pour l'un des épisodes de la...
Intracable
Rattachée à une section spéciale pistant les dérives du net, l'agent Jennifer Marsh (Diane Lane) met la main sur un site filmant la mort d'un chaton. Ce site internet, Kill With Me , propose ensuite la mise à mort d'un être humain. Plus les connexions sur le site sont nombreuses, et plus vite meurt la victime. Les thèmes du snuff et du cybercrime sont à la mode depuis quelques années...
Silent Night, Bloody Night
Attention, cette critique contient des spoilers. Suite à la mort de son propriétaire, brûlé vif, en 1950, un manoir est conservé en l'état durant vingt ans. En 1970, son petit-fils, en manque de liquidité, décide de le revendre à la mairie de la bourgade, qui souhaite détruire cette maison, considérée comme maudite. Après la Nuit des Morts-Vivants , le cinéma d'horreur américain entame...