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Proies, Les – Critique

Les Proies
Un thriller qui démarre sur les chapeaux de roue mais se termine en cul-de-sac. Sombrant dans le « film à message » durant les vingt dernières minutes, le réalisateur se perd (beaucoup) et détruit son film. Quel dommage au regard de la première partie, formellement si maîtrisée…
Publié le 1 Janvier 2008 par Ghislain Benhessa · Voir la fiche de Les Proies

« Survival » remarqué lors du dernier festival de Gerardmer en 2008, Les proies est un film réalisé d’une façon très efficace par un jeune réalisateur, Gonzalo Lopez-Gallego, démontrant une nouvelle fois la vitalité actuelle du cinéma espagnol. Malheureusement – et cela devient presque une coutume dans le cinéma espagnol, comme a pu le mettre en lumière L’orphelinat, de Juan Antonio Bayona, sorti en début d’année – le dénouement, malgré un cadrage superbe et un rythme hallucinant, vient complètement démolir le film, le réalisateur choisissant un ton pédagogique, didactique, politiquement correct, là où un final classique et nihiliste aurait été de très bon ton.

Le récit, simple mais jamais simpliste, dépouillé mais jamais ridicule, est très bien ficelé. Quim, bel espagnol d’une trentaine d’années, s’égare en pleine campagne, au beau milieu des montagnes, alors qu’il est en route pour chercher sa copine à l’autre bout de l’Espagne. Pendant qu’il tente de trouver son chemin, il se fait tirer dessus par un homme, lequel, n’ayant pu l’achever avec un seul coup de fusil, le poursuit afin de lui régler son compte. Après quelques péripéties filmées d’une manière froide et très impressionnante (quel sens du cadre pour un réalisateur encore jeune et inexpérimenté), Quim se retrouve seul, en pleine forêt, sa voiture criblée de balles, les quatre pneus crevés, et son téléphone portable ne captant plus aucun réseau. Il ne sait rien de ce qui se trame : combien de personnes sont à sa poursuite ? Pour quel motif cet homme lui a-t-il tiré dessus ? Pourra-t-il trouver de l’aide ou parvenir à sortir de ces étendues désertiques indemne ?  

Lopez-Gallego filme les aventures nihilistes de Quim d’une façon extrêmement sèche, sans effets, sans fioritures inutiles, les moments d’émotion ne survenant que dans les situations les plus extrêmes. Le film se présente comme une succession d’épreuves que le héros devra surmonter pour parvenir à ses fins, un peu à la manière d’un jeu vidéo. C’est pourquoi, la façon dont le film est tourné peut parfois rappeler, de façon plus froide et intense, le très inégal Silent Hill, tourné par le cinéaste français Christophe Gans il y a quelques années, qui était l’adaptation du jeu vidéo du même nom. Heureusement, là où Gans « sombrait » dans la facilité et la violence outrancière (la dernière demi-heure du film en était l’illustration), le réalisateur espagnol reste très détaché de son sujet, et réalise son film avec suffisamment de distanciation et d’intelligence pour que le spectateur n’ait pas l’impression d’assister à une simple relecture des codes du genre du « survival » (film de survie), genre largement inspiré des jeux vidéos. Il réalise son film en gardant à l’esprit que le genre est un concept qui, pour être manié, doit d’abord être compris et analysé. Il ne tombe pas dans le genre par simple plaisir d’y goûter et de réaliser une énième variation sur le sujet de « l’homme seul confronté à un environnement hostile ». Lopez-Gallego n’oublie pas qu’il a entre ses mains un concept qu’il s’agit d’utiliser pour le renouveler, le personnaliser, en extraire une certaine densité afin de le rendre intéressant pour le spectateur.

De ce point de vue, le film est une vraie réussite : sa simplicité, sa sécheresse, sa magnifique photographie, le hissent directement au-dessus des productions habituelles de ce genre. A l’image du récent Les ruines, film d’horreur américain sorti au début de l’année, Les proies est réussi car il revisite les codes du « survival » d’une très belle façon, Lopez-Gallego posant sa caméra au bon endroit, alternant avec intelligence scènes spectaculaires et scènes intimistes, et surtout faisant montre d’une réelle intention de bien faire.

Cependant, Les proies souffre d’un dénouement qui, sans être complètement raté, démolit tous les efforts déployés par le réalisateur pour respecter le genre qu’il a entre les mains. Dénonçant la violence banalisée dans certains jeux vidéos, le film comporte tous les « symptômes » du serpent qui se mord la queue : le réalisateur déconstruit le genre sur lequel son film entier était construit, c’est-à-dire l’hommage aux jeux vidéos. Lopez-Gallego choisit d’attaquer frontalement, à l’aide d’un message voyant et politiquement trop correct, la surenchère de violence propre aux jeux vidéos, dans un final abrutissant qui, malgré le brio de sa mise en scène, ne peut masquer la lourdeur et la facilité du propos. Loin d’assumer son genre et de poursuivre le développement de son film jusqu’au bout, lequel aurait pu se terminer sur une utilisation nihiliste de son matériau, montrant les liens toujours plus étroits unissant fiction et réalité, la fiction n’étant finalement qu’un révélateur des angoisses et des atrocités perpétrées et aperçues chaque jour dans notre environnement social, le réalisateur choisit la voie de la dénonciation, du film à message. Ainsi, après un démarrage très réussi, le dernier quart d’heure, s’il permet au réalisateur de clore son film d’une façon visuellement magistrale, dans une sorte de petit village espagnol abandonné, détruit toute l’atmosphère savamment construite jusqu’ici. Bref, un final très « auteuriste », digne d’un certain cinéma français, qui sacrifie la fiction et le genre sur l’autel de la dénonciation facile et politiquement correcte.

Ghislain Benhessa
À propos de l’auteur : Ghislain Benhessa

J'adore le cinéma depuis très longtemps. Ma motivation a toujours été de voir quelles sont les questions que les films me posent, en quoi toute image, de par son utilisation, peut se révéler source d'évocations à destination du spectateur.

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