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A Dangerous Method

Cronenberg investit le genre du mélodrame historique en continuant l’exploration des thèmes qui lui sont chers. Un film subtil, complexe, qui allie classicisme formel et radicalité conceptuelle.
Publié le 16 Janvier 2012 par Ghislain BenhessaVoir la fiche de A Dangerous Method
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« Ce qui frappe, dans l’oeuvre de Cronenberg, c’est la volonté de se démarquer de la vision traditionnelle du corps dans l’art. Si j’osais une comparaison avec les arts plastiques, je dirais que le corps, dans ses films, est celui qu’on voit chez Bacon », écrit Serge Grünberg, spécialiste de l’½uvre de Cronenberg. Le corps, dans l’oeuvre cinématographique du cinéaste canadien, est soumis à un traitement spécifique, et constitue le motif principal autour duquel Cronenberg va construire l’ensemble de son ½uvre. C’est précisément pour cette raison que son dernier film, A Dangerous Method, était particulièrement attendu. Centré sur la relation entre Sigmund Freud, père de la psychanalyse, et Carl Jung, son turbulent disciple, ce film devait permettre à Cronenberg de s’intéresser à la psychanalyse, problématique fondamentale dans la relation que l’individu entretient avec son corps. Le metteur en scène avait déjà effleuré cette problématique dans plusieurs de ses premiers films, notamment Chromosome 3, tourné à l’époque où Cronenberg officiait dans le fantastique et le gore.

A Dangerous Method s’inscrit parfaitement dans la démarche actuelle du cinéaste canadien. En effet, depuis A History of Violence, Cronenberg a délaissé le fantastique et l’anticipation pour investir des genres moins propices à l’outrance gore, tels que le pur film policier (Les Promesses de l’ombre). Cette fois-ci, Cronenberg s’essaie au mélodrame en adaptant un roman de Christopher Hampton, A Talking Cure, dont le récit repose sur le triangle amoureux construit autour de Freud, Jung, et Sabina Spielrein, patiente de Jung et future psychanalyste. Le casting semblait à la fois improbable et impressionnant : Viggo Mortensen, comparse fidèle de Cronenberg depuis A History of Violence, se glisse dans la peau de Freud ; Michael Fassbender joue le rôle de Jung ; Keira Knightley incarne l’hystérique Sabina Spielrein ; pour finir, Vincent Cassel prend en charge la personnalité complexe du libidineux psychanalyste Otto Gross, selon lequel aucune pulsion « ne doit jamais être réfrénée ».

Si la mise en scène de Cronenberg est - comme à l’accoutumée - irréprochable, le mélange mélodrame/psychanalyse est à première vue déséquilibré, le récit se développant selon la forme d’un biopic sans grand intérêt. A première vue, le film de Cronenberg semble n’être qu’un film en costumes, lisse et efficace, comme si le cinéaste avait perdu son âme dans la toile de ce mélo forcé et convenu.

En réalité, le film de Cronenberg est plus brillant qu’il n’y paraît de prime abord. Bien que le cinéaste s’astreigne à évoquer, d’une façon rigoriste et studieuse, les débuts de la psychanalyse et la relation de cette dernière avec la médecine traditionnelle, il reprend le fil des thématiques qui sont habituellement les siennes, lesquelles viennent habilement se nicher derrière la structure principale du récit. Par le jeu de sa mise en scène, d’une précision d’orfèvre, Cronenberg intime au spectateur de lever le voile des apparences afin d’accéder à un deuxième degré de lecture. A cet égard, certaines scènes sont particulièrement éloquentes. Dans celles-ci, Cronenberg quitte les rives du film réaliste pour tirer le récit vers le rêve, par un travail constant sur la lumière, par une photographie splendide (Peter Suschitzky, son directeur photo, réalise encore une fois un travail monumental), ainsi que par certains effets de décadrage saisissants. Le biopic se retrouve ainsi contaminé par des séquences relevant du rêve, voire de l’élégie.

Or, la contamination est l’un des enjeux principaux du cinéma de Cronenberg, qu’elle soit le résultat de parasites (Frissons), de travaux scientifiques (Rage, La Mouche), d’ondes hertziennes ingurgitées à haute dose (Videodrome) ou même qu’elle constitue le socle de la structure familiale (A History of violence). Dans A Dangerous Method, la contamination prend un sens nouveau. L’activité de la pensée est érigée au rang de vecteur contaminateur. La guérison par la parole est la maladie du film. Elle vient tout à la fois recomposer le champ d’investigation de la médecine et modifier le lien que l’individu entretient avec son corps. Comme Freud le dit lui-même dans l’une des plus belles séquences, faisant référence à son passage aux Etats-Unis dans le cadre d’un colloque sur la psychanalyse : « nous leur apportons la peste ». La guérison par la parole est une méthode dangereuse en tant qu’elle déploie de nouvelles possibilités dans l’analyse que l’homme peut faire de la relation qu’il entretient avec son corps. La parole libère et permet au patient d’assumer les actes constitutifs de sa personnalité.

De ce fait, et le personnage de Sabina Spielrein l’indique très clairement, la fessée du père devient jouissive parce qu’elle est pensée comme une humiliation. Or, c’est en admettant le plaisir qu’elle prend à se faire frapper par son père qu’elle peut, désormais, assumer sa volonté de retrouver le même plaisir que celui qu’elle ressentait à l’époque de son enfance. La psychanalyse, par la libération qu’elle induit, est une méthode dangereuse.

Cronenberg ne prétend à aucun moment donner une interprétation complète de la psychanalyse. Au contraire, le cinéaste se cache derrière cette reconstitution rigoureuse de la naissance de la psychanalyse pour traiter par petites touches les thématiques qui sont les siennes : la chair, le désir, le parasite, la contamination. Les séquences sexuelles, par le puritanisme qu’elles révèlent, sont aux antipodes d’un long-métrage comme Crash, dans lequel Cronenberg filmait avec perversion des scènes de sexe d’une frontalité et d’une froideur impressionnantes. Or, ces séquences permettent de comprendre l’approche qui est la sienne. Si chaque scène de sexe est filmée au travers d’un miroir, c’est précisément pour nous indiquer que l’essentiel n’est pas là, que le spectateur se doit de dépasser cette représentation puritaine du désir sexuel. La réflexion du miroir nous pousse à nous interroger sur la nature de ce qui est réfléchi, sur ce qui se situe derrière la réflexion, derrière la banalité et la convenance sexuelle. Comme dans ses deux derniers films, Cronenberg nous invite à interroger les codes qu’il s’ingénie à utiliser. Derrière le mélo, A Dangerous Method est très grand film sur la pensée définie en tant que parasite. En effet, la méthode dangereuse évoquée par le titre, c’est précisément l’activité même de la pensée et plus encore la tentative de guérir par le simple jeu de la parole.

Incontestablement, Cronenberg continue son entreprise de contamination des genres. S’il investit le mélodrame, c’est en réalité dans l’objectif de poursuivre son étude du corps. Dans son dernier opus, la pensée est le parasite qui perturbe le corps et lui confère sans cesse une nouvelle identité. Si, dans Videodrome, c’était l’exposition aux rayons cathodiques qui modifiait la structure du corps physique, c’est ici l’activité même de la pensée qui agit telle une tornade, balayant les corps des personnes contaminées, malades et médecins.

Dans son film, Cronenberg se range du côté de Freud. Il insiste sur la dimension sexuelle de l’humain, en tant qu’elle constitue sa donnée fondatrice. S’il met en scène la lutte entre Freud et Jung, c’est précisément pour démontrer que l’homme n’est qu’une machine sexuelle désirante, dans une perspective typiquement freudienne. Or, incapables d’accepter une telle idée, les individus vont se réfugier dans la voie mystique défendue par Jung, qui rejette l’interprétation purement sexuelle de Freud. Comme Cronenberg ne cesse de le dire dans tous ses films, les hommes sont incapables de supporter l’idée qu’ils ne sont exclusivement que chair. L’expérience de la vie n’est que l’expérience de la chair. « La vérité, c’est le corps », pour reprendre une formule typiquement cronenbergienne.

Si le film de Cronenberg est incontestablement d’une grande richesse, il reste âpre et complexe, dans la mesure où les spectateurs peu familiers de son ½uvre n’y verront peut-être qu’un film historique intéressant mais purement démonstratif. En revanche, pour les fans de l’½uvre du metteur en scène, ce film ajoute une pierre supplémentaire à l’édifice et démontre, une fois de plus, que Cronenberg est l’un des réalisateurs les plus polymorphes de son temps, capable d’investir chaque genre avec respect et talent. A l’image des parasites qui peuplent ses films, son ½uvre mute mais reste d’une profonde cohérence.

A propos de l'auteur : Ghislain Benhessa
Portrait de Ghislain Benhessa

J'adore le cinéma depuis très longtemps. Ma motivation a toujours été de voir quelles sont les questions que les films me posent, en quoi toute image, de par son utilisation, peut se révéler source d'évocations à destination du spectateur. Le cinéma d'horreur parvient précisément à utiliser ses codes pour suggérer des émotions et des idées.

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